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Adolescence : "Éprouver tout, tout de suite, est la seule chose qui donne l'impression de vivre"

Quel rapport entre risque et adolescence ?
Quel rapport entre risque et adolescence ? - © Slingshot - Getty Images

La prise de risque est l’une des étapes importantes de l’adolescence, rappelle le psychiatre Nicolas Zdanowicz. Comment cela s’explique-t-il ?

20% des ados prendraient des risques, qui sont constatés par la police. Ce qui implique que 80% seraient des ados 'raisonnables', souligne Nicolas Zdanowicz, psychiatre, chef de service à Mont Godinne et professeur à l’UCL.


Accepter le 'non'

Ce qui va être déterminant pour le passage à l’acte, pour les 'conneries', c’est la façon d’accepter les 'non', depuis la petite enfance. Les trois grandes étapes liées à l’enfance - privation, frustration, castration – se rejouent en effet à l’adolescence, explique-t-il.

La privation : le jeune enfant essaie de s’échapper, de prendre de la distance. Il suffit d’un regard noir de ses parents pour qu’il s’arrête. Il essaie de prendre de l’autonomie, mais il y a un 'non' qui le récupère. Le 'non' arrive dans la formation de son identité, il lui donne corps et identité.

La frustration : l’enfant est avec sa mère, mais son père arrive et accapare son attention. Frustration, il n’a plus sa mère entièrement pour lui, il doit supporter l’intervention d’un tiers. L’enfant apprend à être dans une relation à 3, à ne pas toujours exister que par la relation à deux, il apprend comment on peut être existant tout seul. C’est d’ailleurs là l’un des grands enjeux du confinement, puisqu’on ne peut pas être en contact avec les autres.

La castration : le propre de l’adolescence, c’est de se demander pourquoi les adultes acceptent de toujours tout remettre à plus tard. Tout sera toujours mieux plus tard, après les secondaires, après les études, après le permis,… Les ados, par réaction, revendiquent : "Pas question que j’attende pour être heureux, pas question que j’attende pour avoir."

Il est important à ce moment-là que le père ou la mère (celui qui a le rôle paternel) intervienne pour montrer comment, en tant qu’être humain, on peut différer les plaisirs, parce que tout ne nous appartient pas et parce qu’on respecte la loi.

Même si on respecte la loi, on a droit à du plaisir. Même si on n’a pas tout, tout de suite, on peut être heureux et jouir de la vie. Cette acceptation, c’est ce qu’on appelle la castration.

Si la personne qui a le rôle paternel parvient à montrer cela à son enfant, c’est l’une des choses qui sera parmi les plus structurantes : accepter de postposer et de faire des projets à long terme, sans être malheureux pour autant. C’est l’un des gros enjeux de l’adolescence.


Et par rapport au Covid-19 ?

Par rapport au Covid-19, cette notion consiste à comprendre qu’on peut se priver maintenant pour être plus heureux après. Mais si la consigne est donnée comme un ordre, il est évident que cela ne passe pas, souligne Nicolas Zdanowicz.

"Il faut montrer que nous, en tant qu’adultes, nous sommes capables de faire ce genre de choses, que notre vie ne perd pas de sens parce qu’on fait ce genre de choses et au contraire, acquiert un autre sens. Alors l’ado peut accepter, adhérer, différer. Mais il faut une fonction paternelle qui soit elle-même inscrite dans cette possibilité de différer."

Sinon, l’adolescent est poussé à des actes, à des prises de risque, parce qu’il a alors l’impression de vivre : il se passe des choses dans sa vie, il est dans le 'tout, tout de suite'.

A défaut de se sentir vivant, de pouvoir trouver un but dans la vie, de se projeter dans l’avenir, de s’inscrire dans le long terme, éprouver tout de suite est la seule chose qui lui donne l’impression de vivre.


Des ados inconscients ?

Il ne faut pas croire que les ados sous-estiment les risques. Une étude montre qu’ils surestiment même les risques par rapport à la cote que mettent les adultes. Mais ils les prennent quand même, en toute conscience de ce qu’ils font.

L’explication est que généralement, la carotte vaut toujours plus pour l’adolescent que la prise des risques…

"Si les interdictions s’accumulent comme pendant le confinement, en particulier le manque de relations, vous faites monter la pression, d’autant plus si vos parents ne peuvent pas témoigner de la capacité à différer les plaisirs tout en maintenant un sens à la vie."

En conclusion, il est important que les adultes apprennent à gérer cette prise de risque avec plus de sérénité, mais en étant plus pédagogues, conclut le psychiatre.