Par Ouï-dire

L'écrivain Yannick Haenel témoigne pour les témoins

Yannick Haenel a assisté au procès – qui s’est tenu il y a un an - des accusés des massacres perpétrés à Charlie Hebdo et à l’Hyper Casher en janvier 2015. Il a tenu une chronique quotidienne pour le site de Charlie et il publie aujourd’hui un livre bouleversant, ‘Notre solitude’, sur son expérience intime de ces événements.

L’une des questions qui le hantent, c’est celle d’interroger sa place de témoin des témoins. Il explore la question du sens de la littérature face au surgissement de paroles, à la barre dans un palais de justice, et il entrevoit une métamorphose des témoins, surtout des victimes survivantes, à travers leur parole qui prend ici une valeur initiatique.

Yannick Haenel raconte : " J’ai en effet assisté au procès des attentats de janvier 2015, qui s’est tenu de septembre à décembre 2020. Cet événement a bouleversé mes façons de sentir et de penser car j’y ai vu, chaque jour, les ténèbres et la lumière s’affronter concrètement à travers les paroles échangées à l’audience. Après avoir tenu la chronique quotidienne de ce procès sur le site de Charlie Hebdo, j’ai ainsi éprouvé la nécessité de revenir sur cette expérience aussi intime que douloureuse.

Je raconte les nuits d’écriture, mon engagement avec Charlie, mon amitié avec Riss, Coco, Sigolène Vinson et Simon Fieschi. Je raconte l’obsession des crimes, l’impact des attentats qui ont eu lieu pendant le procès, la mort de Samuel Paty. Je raconte l’épuisement et la fragilité, la beauté des survivants, la lumière qu’il y a dans la parole. Toutes ces questions forment la matière d’un récit qui relève à mes yeux de l’aventure intérieure et de l’acte politique."
 


‘Notre solitude’ est publié aux éditions Les Echappés.


 

Pourquoi ce livre ?

Il fallait y revenir parce que j’y étais encore, explique Yannick Haenel. "Je n’en sortais pas. Je n’ai pas eu l’impression d’y revenir en fait. D’une part, ce livre, non seulement j’y pensais pendant le procès, mais je l’écrivais aussi en un sens, je prenais quelques notes. Je savais que faire des chroniques quotidiennes, bien que ça m’ait exalté, bien que ça ait été une forme vraiment adaptée à l’urgence, à l’horreur de la chose et aussi à la joie que j’avais d’écouter ces paroles, surtout celles des parties civiles, je sentais que la forme de la chronique ne suffisait pas.

Je voulais que justice soit faite et justice peut être faite aussi en silence, dans l’écriture. Ma hantise, c’était que ça s’arrête, parce que je trouvais que même si le verdict a été juste, déclarant qu’ils étaient tous coupables à des titres divers, […] j’ai toujours pensé qu’il y avait un au-delà du verdict."

Je pense que la justice exige une méditation endurante, que j’appelle, moi, l’écriture, la pensée, la littérature.

Yannick Haenel a donc continué, bien après le procès, comme si le procès ne s’était pas achevé, en quelque sorte. Mais surtout comme s’il fallait qu’il continue à le transmettre, "parce qu’un procès a une date de fin et puis on passe à autre chose".
 

Un livre très intime

Le livre est écrit à la première personne du pluriel, parce qu’une communauté s’est ouverte, qui n’est pas seulement celle de Charlie Hebdo, où Yannick Haenel s'est fait des amis, mais qui est celle de tous ceux qui avaient déjà vécu 2015, cette année maléfique, de tous ceux et celles qui ont assisté au procès et qui lui ont écrit des messages spontanés et immédiats de soutien.

"Peut-être ai-je aussi écrit ce livre pour prolonger ce dialogue avec des inconnus. Pour qu’on continue à éclairer la nuit, comme ça, une piste… J’écrivais toujours dans la nuit, de 4h à 7h, et tous ces messages, c’était comme des lucioles. J’ai l’impression que le chemin s’éclairait. Je n’ai pas pu m’en passer."

Le livre est très spécial parce qu’il est d’une intimité presque déroutante, explique Yannick Haenel. "J’ai été obligé de raconter des choses qui se passent chez moi, puisque je voulais quand même donner à entendre ce que c’est que d’essayer de confronter la littérature ou l’écriture quotidienne à l’infamie, à l’innommable."

Je ne voulais pas, par orgueil en fait, que l’innommable ait le dernier mot. Que la mort ait le dernier mot.
 

"Les vivants sont des témoins"

Quand on assiste à un procès, il n’y a que ça : les vivants sont des témoins. Les accusés aussi sont témoins d’une chose qu’ils ont faites ou qu’ils n’ont pas faites.

Yannick Haenel a pu entendre ces personnes qui ont vécu leurs propres paroles à la barre comme une métamorphose, cinq ans après les crimes auxquels ils ont échappé.

"J’ai vu que parler est toujours initiatique et qu’un témoin, une témoin, c’est quelqu’un qui ne cesse de vivre la parole comme tentative désespérée de poser une digue, de manière à la fois – et c’était très ambigu et très beau - à établir un mur définitif entre les événements terribles qu’ils ont vécus et eux, et une manière en même temps de ne pas oublier, de garder ce lien."

Les témoins, pour moi, sont ceux et celles qui luttent pour que la parole vive. C’est l’autre nom de la littérature.

"En écrivant ce livre, Notre solitude, ça a été, plus que pendant le procès et les chroniques, ma manière à moi de témoigner pour les témoins et donc, d’accomplir positivement, à ma manière, la question de Paul Celan, qui demandait dans un poème : n’y a-t-il donc personne pour témoigner pour les témoins ?"
 

Ecoutez ici la suite de cet entretien réalisé par Pascale Tison

Et écoutez le deuxième épisode ici

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