Par Ouï-dire

Nicole Malinconi nous fait revivre l'époque d'après-guerre

On disait, c’est le progrès ; le bruit courait qu’on ne l’arrêterait pas. Pour les enfants d’après-guerre, c’était comme si le progrès était né avec eux et grandissait avec eux ; à la longue, il allait de soi. Avec ‘Ce qui reste’, Nicole Malinconi a écrit l’histoire d’une génération, celle de l’après-guerre, emportée dans un ‘nous’ qui concerne aussi bien les filles que les garçons. Un récit qui touche pourtant plusieurs générations ; pas une biographie mais plutôt la sensation palpable de la mémoire qui traverse le salon…

De l’école où l’on écrit nécessairement à la main droite, à la publicité qui entre dans nos vies – on disait des réclames -, du formica qui va régner, à la télévision qui est encore à ses débuts, un temps de rencontre dans le salon d’un voisin, des speakerines, à l’immanquable Tour de France : on traverse le temps dans l’espace d’une maison, d’une école, d’un village, d’un garage où danser. C’est le concret du détail, celui par lequel le souvenir prend corps pour toujours.

‘Ce qui reste’, de Nicole Malinconi, est publié aux Impressions Nouvelles

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Pourquoi ce livre maintenant ?

"Quand on arrive tout doucement à la fin de son parcours, on regarde derrière soi et on voit ce qui est là, ce qui est autre. Et je me suis dit que nous, les enfants d’après-guerre, nous avons eu un délai de vie qui est, me semble-t-il, un peu exceptionnel, ou en tout cas pour le moins original. Nous avons connu un mode de vie très proche de celui de la guerre, parce qu’on en sortait tout juste.

Parce que nos parents, même s’ils ne parlaient pas beaucoup de la guerre, ils avaient ça en eux, ils en avaient souffert, ils en étaient encore tout meurtris. Et puis, nous vivions dans des conditions qui étaient quand même très modestes, très difficiles. L’immédiate après-guerre, ça a été ce qu’on a appelé la reconstruction, mais, avant de reconstruire, on était quand même avec pas grand-chose."

Des valeurs disparues

Ce qui l’a marquée, c’était le cadre de la vie, la place des gens : le père qui gagne l’argent du ménage, qui est le chef de famille. Une mère qui, le plus souvent, est à la maison et s’occupe des enfants. L’instituteur, Monsieur le Maître, qui est strict, qui impose les règles du bien écrire, de l’écrire sans faute, du bien lire, du bien prononcer. Et puis en même temps, parce qu’il est là, parce qu’il aime son métier, il a toute la place, il détient, dans le meilleur sens possible, l’autorité. Pour elle, il était celui qui ouvre au monde du savoir, qui donne le goût d’apprendre.

"Je ne suis pas sûre que ce soit encore comme ça aujourd’hui. Parce qu’on a voulu aménager tout ce qui était contrainte, tout ce qui était devoir à accomplir, avec l’idée de ne pas blesser l’enfant, de ne pas lui imposer des choses trop dures. On a introduit le ludique. Il faut que l’enseignement soit ludique. Et pourquoi pas ?

Mais en même temps cela veut dire qu’on évidait la contrainte liée à toute découverte pour n’en faire plus qu’un jeu. Et je pense que celui qui est dans un climat de jeu a toujours le droit de dire 'je ne joue plus'. Et de son propre chef, de manière très individuelle.

Ce qui s’est perdu aussi, c’est cette notion de collectivité d’enfant, poursuit Nicole Malinconi. L’Ecole, avec un grand E, c’était le lieu où on devient grand. L’idée de grandir devait être à mon avis plus désirable. Aujourd’hui, ce qui vient d’abord, c’est la peur de brimer l’enfant. Surtout ne pas lui nuire. Et je me demande si on ne se trompe pas. Il y a une mutation énorme de ce que j’appelle les valeurs. Les points de repère, les choses clés qui dirigent nos vies ont bougé."

Ce qui reste, c’est la mémoire de cette époque d’après-guerre, qui a formé des gens responsables, engagés.

Une mémoire à transmettre

Le livre touche plusieurs générations. Chacun y retrouvera avec émotion des souvenirs vécus personnellement ou liés à ses grands-parents, ses parents.

La mémoire qui le traverse a influencé son approche de ses enfants et petits-enfants. "J’éprouve souvent que c’est difficile. Parce que les enfants aujourd’hui sont attirés par beaucoup de choses, qui peuplent leur univers : très vite le téléphone portable, la télé, le virtuel… N’empêche que si on est attentif à des moments d’intimité avec l’un ou l’autre petit, on peut faire passer des choses sur comment c’était de notre temps. Je pense que nous avons tous une histoire, une mémoire à transmettre."

Et pour Nicole Malinconi, il s’agit en particulier de l’histoire de son père venu d’Italie pour travailler en Belgique.

Nous, le genre humain

Le livre est écrit en nous, mais qui n’est pas uniquement féminin, c’est un nous plus générationnel, un nous de garçon et de fille, d’enfant.

"Cela m’est venu tout de suite, quand j’ai pensé à cette phrase que les parents disaient : on voit bien que tu n’as pas connu la guerre. La phrase qui accompagnait ça, c’était en nous : on nous a dit ça. Je me vivais au nom de cette génération, de ces enfants nés juste après la guerre. Je ne me suis pas encombrée ni du masculin ni du féminin. Pour moi, nous, c’est le genre humain."

La beauté des mots

Ce qui s’est imposé très vite à Nicole Malinconi, c’est la précision des mots, la beauté des mots.

"Tous ces mots que les femmes, que nos mères utilisaient quand elles faisaient leur travail dans le ménage : tous ces gestes, ces actes de nettoyage, de réparation de vêtements, de couture, la boîte à ouvrage… C’est revenu dans ma mémoire, c’était là. Et il m’a semblé que l’écriture ne pouvait faire que se laisser toucher par ces mots-là, très concrets et dans le réel, à cause de la beauté des mots et des expressions que les gens utilisaient et qu’on n’utilise peut-être plus tellement."

Par exemple, les femmes faisaient 'leur' : elles 'faisaient leur samedi', comme elles faisaient leurs confitures, comme elles faisaient leurs vitres, comme elles faisaient leur soupe, parce qu’évidemment, c’était leur univers, c’était leur monde. Et ce n’était pas 'un job', c’était leur affaire. Elles étaient à leur affaire. Il y a une noblesse et une dignité du travail du ménage de nos mères, qui a disparu. Un amour du travail bien fait, qui était présent pour les femmes aussi bien que pour les hommes. On mettait son point d’honneur à faire bien son travail.

Quand le progrès arrive

Puis c’est l’arrivée des appareils ménagers, contre lesquels on résiste un peu dans un premier temps.

"Il y a eu une double réaction. Très vite, cela a été : quelle merveille ! Parce que toutes ces tâches étaient extrêmement fatigantes. L’arrivée de tout ce progrès a été un grand soulagement pour les femmes."

Mais d’un autre côté, cette manière de résister était due à un refus de principe ou à la conscience de ce que cela coûtait. Il fallait calculer et voir ce qu’on pouvait s’autoriser. Sinon, il fallait mettre de côté et attendre, pour un aspirateur, ou plus tard, pour une maison ou une auto.

C’était non seulement un sens de la réalité : "je n’ai pas assez d’argent pour me payer ça", mais aussi une manière de ne pas être envoûté par tout ce qui arrivait.

Et les blessures

Dans son livre, Nicole Malinconi évoque aussi les blessures, comme lorsqu’elle parle de la pédophilie, qui, à l’époque, était sous le sceau du secret.

"Ce silence de plomb qui a recouvert le droit que s’octroyaient des supérieurs, en l’occurrence le prêtre, l’aumônier d’école, mais cela pouvait être aussi un parent. Rien n’était dit. L’enfant qui avait le courage de lever un petit coin du voile se faisait aussitôt rabrouer, probablement par peur du scandale."

Ecoutez ici cet entretien avec Nicole Malinconi, réalisé par Pascale Tison

'Ce qui reste', c’est aussi une fiction radiophonique

Deux voix, deux femmes, Valérie Marchant et Lucile Charnier, et deux hommes, Philippe Drecq et Samuel Padolus, s’emparent des fragments de ce magnifique récit qui convoque le réel dans ses moindres détails.

Alors c’est tout naturellement que l’archive vient comme contrepoint à ce récit qui traverse la mémoire sans nostalgie.

Ecoutez ici les deux parties de 'Ce qui reste', dans une réalisation de Pascale Tison, Nina Alexandraki et Pierre Devalet

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