Par Ouï-dire

Monstruations : quand l’expérience menstruelle se raconte

Voyage poétique et immersif dans la ville-chaudron qu’est Jérusalem, Monstruations lève un coin de voile sur les règles associées aux règles, les tabous et représentations qu’on y attache, les altérations qu’elles suscitent. C’est aussi une invitation à les interroger, en jouant du langage associé aux menstruations. Ne serait-ce pas aussi, en fin de compte, le lieu d’une possible réinvention, d’une métamorphose choisie ?
 

"On pourrait être des monstres. Arrêter de se contenir. Les règles, ce serait ça : cesser de se taire, de s’excuser ou de se cacher.

Jérusalem. Berceau de traditions patriarcales, zone de frottements, caisse de résonance : à la croisée des chemins, avec Vivien, Bitya, Rachida, Yaël, Carrie, Waed, Anne-Laure et Amira, l’expérience menstruelle se raconte.

Prodige autant que perturbateur, le monstre est rattaché au latin monere : avertir, éclairer, montrer. Que le sang isole, relie, soit deuil ou délivrance, que son arrivée rende féroce, souffrant.e, puissant.e ou vulnérable, que raconte-t-il, au juste ? De quoi le cycle menstruel et ses eaux troubles sont-ils le signe ? "

 

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Une création radiophonique de Soline de Laveleye, en deux parties,
produite par Across Stickos,
avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de l’ACSR
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Quelques extraits

Disparaître, être possédée ou dépossédée, sortir de soi, développer une autre présence au monde… A l’approche des règles, quelque chose se modifie, s’intensifie, se tend, s’assombrit ou s’embrouille.
 

Dans la religion juive, "une femme qui a ses règles, ou une femme qui est dans la période de temps qui entoure ses règles, on va la décrire comme étant une femme niddah. Et cette femme, elle a un certain nombre de restrictions, et notamment l’interdiction sexuelle. Autour de ça, toute une série de règles se mettent en place. Certaines femmes, pendant leurs règles, ne donnent pas à manger à leur mari. On ne se touche pas, les caresses, les câlins sont complètement interdits, parce qu’ils feraient naître le désir sexuel chez l’homme, alors que c’est impossible.

Il y a des couples qui ne mangent pas dans les mêmes assiettes, qui ne boivent pas dans les mêmes verres, qui ne s’assoient pas sur les mêmes lits. A partir du moment où la femme saigne, il y a beaucoup de gens qui ont l’habitude de séparer les lits. Une fois que la femme a fini de saigner, les mêmes règles vont continuer à s’appliquer, en tout cas pour la frange la plus pratiquante, jusqu’à ce que 12 jours se soient écoulés. Et à la fin de ces jours-là, elles vont se tremper dans un bain rituel, le mikvé, qui marque à la fois la fin de cette période taboue et la première relation sexuelle après les 12 jours d’abstinence."
 


On ne ressort pas pareil. C’est ce que le bain rituel des menstruations signifie. Les règles seraient une mort symbolique.


"Ce qui est attendu à la sortie du mikvé – au mikvé, on y a à la nuit tombée – c’est une sorte d’obligation sexuelle. S’il y a eu un tabou sexuel pendant 12 jours, qui est une interdiction totale, maintenant on est censé avoir une relation sexuelle, qu’on ait envie ou qu’on n’ait pas envie. Je crois qu’il y a très peu de femmes qui ont des relations sexuelles à la sortie du mikvé…

[…] Je revenais tout le temps énervée du mikvé. Je déteste le mikvé, c’est extrêmement problématique dans notre vie de couple, et pas que pour la mienne. Ce mikvé, ça me met dans un état de répulsion, d’opposition au sexe, tout le contraire de ce que c’est censé apologétiquement créer. Parce qu’on me raconte souvent que pourquoi est-ce qu’on interdit aux femmes et aux hommes d’avoir des relations sexuelles pendant 12 jours, c’est justement pour retrouver le feu de la première fois."

 

"Dans la religion musulmane, tu ne peux pas faire ta prière quand tu as tes règles. Quand ce n’est pas encore tes règles, tu ne sais pas encore si tu dois arrêter de faire ta prière ou si tu continues. Tu n’es pas à l’aise.

Quand on était plus jeune, pour la prière, on nous disait – ce qui n’est pas vrai du tout – : tu récupères toutes les prières que tu n’as pas faites. Donc si tu as des règles pendant 6 jours, tu fais 6x5 : 30 prières. Franchement, si Dieu il est clément, il n’accepte pas ça.

Et pareil, prendre le Coran, le toucher, on te dit que c’est interdit. Alors que ce n’est pas vrai, mais ça, on l’apprend plus tard. Même des trucs écrits en arabe, parce que ce sont les lettres avec lesquelles on écrit Coran, donc ce n’est pas bien, parce que tu es impure. Ou bien ne pas aller à la mosquée, alors que ce n’est pas vrai. C’est contraignant d’un côté, mais on accentue cette contrariété avec des choses qui ne sont pas réelles.
C’était contraignant aussi parce qu’on ne pouvait pas aller à la piscine, ni à la plage. Parce que dans la société musulmane, une fille doit être vierge à son mariage, et pour nous, avoir des tampax, ce n’est même pas imaginable.
C’était aussi gênant pendant le ramadan. Parce que toi, tu manges, tu n’as pas le droit de faire le ramadan quand tu as tes règles. Alors c’était : comment se cacher pour prendre un café, pour que ça ne sente pas dans la maison ?"
 

Marcher droit, se couvrir, raser les murs… Rachida, enseignante algérienne basée à Jérusalem, et Amira, jeune militante féministe palestinienne, disent que ce n’est pas la religion, c’est la société qui impose ces règles. Amira se souvient de ses amies, qui, du jour au lendemain, revenaient voilées à l’école.
Avoir ses règles : ne plus pouvoir jouer dehors. Et c’est en chuchotant qu’on deviendrait femme.


"Le fait de parler des règles, de parler de comment on se sent, c’est quelque chose qui est très problématique quand on est féministe. Parce que, quand on est féministe, on est voulue dans le monde comme si on n’avait justement pas ces symptômes-là. Et aujourd’hui, la technologie fait qu’on peut se promener sans que personne ne sache qu’on a nos règles : on a des tampons, des cups, des serviettes. Personne ne sent, personne ne voit qu’on a nos règles.

Mais c’est une sorte de détachement de nous à notre propre corps. Et qui n’est pas bon, parce qu’on ne sait pas comment le prendre. A la place que ce soit quelque chose de normal, qui existe, dont on parle, en fait on va transformer les femmes, dans ces situations-là, en hystériques, en femmes anormales."
 

Ecoutez ici ce documentaire passionnant, en deux épisodes.

 

Ecoutez la première partie de Monstruations : La face cachée de la lune

Ecoutez la seconde partie de Monstruations : Le cycle indocile

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