Par Ouï-dire

Marcel Moreau, l'une des grandes voix de la littérature belge, s'est éteint - Portrait en archives

Marcel Moreau
Marcel Moreau - © Le Carnet et les Instants

Marcel Moreau nous a quittés ce samedi 4 avril 2020. Avec lui s’éteint une langue élégante et déchaînée, furieuse et rythmée qui, pendant 63 livres publiés chez plusieurs éditeurs parisiens (Christian Bourgois, Gallimard, Buchet-Chastel, Éditions de La Différence, Lettres Vives, Denoël), passionnait le même groupe de lecteurs toujours en quête de la bonne nouvelle : le prochain livre de Marcel Moreau. Avec lui s’éteint l’une des grandes voix de la littérature belge, méconnue et peu reconnue (il n’a jamais obtenu le Prix Rossel), sauf de ces fidèles aujourd’hui endeuillés.

Marcel Moreau aimait le vin, le violoncelle, les femmes et la photographie. Il était originaire de Boussu. Il a longtemps habité Rue de Rivoli, à Paris, dans une caverne remplie d’objets d’art et de souvenirs. Il adorait cuisiner, les saveurs et les odeurs émaillaient son domaine.

Le livre lui était une force, l’écriture un appel. Il écrivait de biais, son écriture formait des colonnes penchées, rétrécies vers le bas de la feuille.

Il ne suffit pas que l’écriture soit un chant, il faut qu’elle drogue, qu’elle enivre, qu’elle provoque chez le lecteur ces somptueuses titubations intimes sans lesquelles il n’est point de profondeur révélée. Il s’agit d’écrire un livre qui se boive, qui se danse plus qu’il se lise… (Lettre à Anaïs Nin)

Corentin Lahouste étudiait sa position de maudit, à la fois barbare, monstre et gueule noire : " Je m’exclus du Jour, j’embrasse les Ténèbres : je suis au bal où dansent les maudits ".
 

"(...) Il était né en 1933 dans une famille ouvrière. Sa mère, qui était une femme simple, avait une orthographe parfaite. Son père, qui travaillait sur les toits, est tombé, il est mort et Marcel Moreau s’est retrouvé chef de famille à 15 ans. Il est arrivé à Paris en 1968. 
Quintes, son premier roman (1963), a été salué tout de suite par Simone de Beauvoir. Il a été reconnu par Dubuffet, par Henry Miller, Anaïs Nin.
Son écriture est lyrique, incandescente, d’une grande beauté, et très classique, il y a une pureté, une ivresse baroque. C’est une littérature prolétarienne très exigeante, neuve, tenue, très charpentée et noble (...)" 

Marie Rose Guarniéri - Libération (extrait)


"Nous avons tous nos livres préférés de Marcel Moreau ; le mien est sans conteste 'Bal dans la tête'. Avec cette litanie qui m’accompagne : "Donc tu les aimais les mineurs…"
Pascale Tison

 

Marcel Moreau nous a quittés à 86 ans, dans un Ehpad, victime du coronavirus.

Par Ouï-dire lui dédie deux émissions pour un portrait tout en archives.

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Réécoutez ici Marcel Moreau grâce aux archives de Christine Van Acker.

Avec Michel Jakar, Françoise Delmez, Marcel Leroy, Patrick Bonté, Yves Robbe, Jean-Philippe Audoli.

"Auteur d’une œuvre inclassable, expérimentale et incandescente, ce révolté attiré par l’insondable et la sensualité est mort des suites du Covid-19 le 4 avril, à l’âge de 86 ans."
Le Monde

Retrouvez ici Marcel Moreau dans un entretien que Pascale Tison avait réalisé en 1998 chez lui à Paris.

Marcel Moreau, l’écrivain de l’incandescence, de la pulsion traduite par le rythme, Marcel Moreau le barbare issu du Hainaut minier, mais aussi Marcel Moreau le doux, l’affable qui cuisinait lors de chaque rencontre.

Il évoquait son antre d’écriture mais aussi ses parents, à qui il consacrait le splendide ‘Bal dans la tête’, paru à La Différence.

Le poète Carl Norac écrit à l'écrivain Marcel Moreau

 

Marcel Moreau fut de ces immenses écrivains qu’on ne pourra jamais résumer en une phrase ou même un long discours. Alors qu’il mourut du plus médiatique virus du siècle au début de ce mois d’avril 2020, on parla trop peu de la perte de son paysage en notre pays, qu’il soit France, Belgique, ailleurs. Voici une lettre qui se voudrait pour lui, au-delà des funérailles, comme un bouquet de fleurs.

Lettre vive à Marcel Moreau

Cher Marcel,

notre maison vacille depuis si longtemps
que nous la portons par le souffle, tu le sais,
les poètes ne respirent pas mieux que les autres,
ils ont dans la voix des cailloux, des embruns et du lierre,
mais ils soufflent sans rien éventer, ils soufflent,
non pas parce qu’ils connaissent du vent
une certaine façon de s’enfuir de son seuil,
non plus pour prétendre à l’envol sous un ricanement de mouettes
ou de passants, ni même pour chasser les nuages,
précisément, les poètes soufflent parce que la maison vacille.
La tienne était toujours ouverte, rouge, avec vin, viande, rires,
tu m’enseignais, avec un dictionnaire criblé de balles,
comment tuer ce que tu appelas
( dès la première lettre que tu m’envoyas )
" les poisons de l’ordre ".
Parmi les plombs, nous y cherchâmes un jour le mot " candeur ",
son sens caché, plus sulfureux que blanchi d’habitudes.
Tu semblais fumer par la barbe parfois, avec une moue si particulière
quand tu réfléchissais, telle une ponctuation dans l’espace.
Tu tirais souvent la langue entre deux phrases,
très brièvement, pas pour serpenter aux alentours des lèvres,
ni pour être cracheur d’encre en excuse de salive.
Brin de tabac, en certains cas,
mais bien plus, incandescente, moins invisible soudain,
la phrase sur le point de jaillir, la voilà
avec sa poudre de sens, sa chair de voix, ses copeaux encore.
Puis venait ton sourire pointu qui avait des façons de caresse.
Tu plongeais tes mains dans le langage
comme d’autres en la terre, dans une ruche,
dans le charbon ou les entrailles.
Mais avec toi, sur le papier ou la page des jours,
chaque silence avait aussi la volupté d’être brisé.
Tu savais ces façons d’arpenteur, d’équilibriste,
tu dirigeais un orchestre de saveurs, de senteurs,
pétales et épines parlaient de même tige,
et au plus noir luisaient effleurements, effloraisons plus qu’oraisons. Moi, pourtant si large d’épaules, j’avais peine à être un peu ogre en ta présence.
Cependant, ton cœur sur la main, saignant comme il se doit,
était ce morceau de choix qui fait la grande littérature,
nerfs, tendons de lignes, battements et bien au-dessus, l’élévation.
Trois jours, deux nuits entières à Quimper, folle équipée, je me souviens,
nous avons refait le monde qui nous tournait le dos.
Et puis il y eut nos terrils où, en pensée, nous retournions souvent,
ces feux follets de jeux d’enfants sous les déchets de houille
en notre Borinage, ce noir de feu propice aux créatures, aux monstres les plus familiers.
Mon deuxième prénom est Marcel, personne ne le sait, sauf toi,
en honneur de mon grand-père,
mort d’une silicose, quelques années après ton arrivée
en nos paysages contrariés.
Nous parlions aussi de Duchamp, ce Marcel 1er , loin des Ubus qui nous gouvernent.
Ton rire revenait alors, ou ta colère, les deux gourmands de ne pas s’expliquer.
Balançant le souffle encore, tu savais sous quel angle,
vers quelle faille notre maison vacille,
toujours ton souffle était là, tel un volcan caché ou un secret de famille,
tu disais presqu’avec douleur que tu t’endormais avec le début d’une phrase,
puis que, maladie, l’autre rame de ce curieux transport t’attendait
à l’orée, à l’aube, te bousculait, jusqu’au point,
au premier chuchotement de la lumière ou de l’ombre.
Aujourd’hui, je t’écris avec mes lèvres cette missive,
je m’adresse à toi malgré ce foutu défaut dans l’air, mal nommé,
cette moins que rature qui t’enleva le souffle, la vie. Ce rapt.
La mort, pourtant, tu la laissais parfois souquer ferme,
tu en traduisais une écume, à distance.
Lorsqu’elle prétendait sortir de son suspens, faire route ou cible,
tu lui donnais le change, tu rapiéçais tes voiles, puis basta,
tu mangeais sur son dos la poignée de terre qu’elle te destinait
pour y semer des fleurs imprévisibles.
Sache que tes livres s’encrent vivants
chaque fois qu’on s’en empare.
Tout sauf suaire, ils sont carnes pour les yeux,
visages à l’espoir virulent.
Ils pactisent de beauté avec un infini de contrebande
en compagnie de femmes aimées, d’un ciel bien remué
comme les derniers dés dans une paume.
On y devine même cette maison dont nous parlions,
cette demeure qui vacille depuis si longtemps,
et ce matin, par le souffle de tes mots,
c’est encore toi qui la réinventes.


 

 

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