Par Ouï-dire

Le bégaiement est un trouble de la communication : il faut être deux pour bégayer

L'incertitude de la parole, le bégaiement, témoignages et pistes
L'incertitude de la parole, le bégaiement, témoignages et pistes - © Lena Varzar

Le bégaiement n’est pas un trouble du langage, c’est un trouble de la communication qui se produit chez des personnes qui savent très bien parler. Les personnes qui bégaient nous posent malgré elles une énigme : qu’est-ce que communiquer veut dire ? En prenant comme point de départ ce trouble encore mal connu, Grégoire Terrier et Chloé Belloc explorent les mystères de la relation humaine et du langage, pour le réenchanter et se surprendre à l’écouter de nouveau.

"Actuellement, personne ne peut dire à des parents : votre enfant bégaie parce que."

"Il y a un mystère dans le bégaiement. On ne sait pas quand… On n’est jamais au repos en fait.
On vit toujours dans cet espoir de fluidité. Après, ça peut arriver n’importe quand."

"Je crois qu’on saura ce que c’est que le bégaiement le jour où on saura ce que c’est que l’âme.
C’est quelque chose d’aussi profond que ça."

"Quelle n’a pas été ma surprise : arrivé sur scène, on joue le rôle de quelqu’un d’autre, on n’est plus soi. J’ai eu une parole quasiment normale et je n’ai pas compris."

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"On ne voit pas toute la souffrance"

La souffrance des personnes est généralement plus importante que l’on croit, au point que certains décident de ne plus parler.

"Ce qui me fait le plus chier, c’est ne pas faire des choses que les autres peuvent faire. Téléphoner, c’est encore compliqué. Quand j’appelle les gens pour la première fois, je ne sais pas ce qui va se passer. Ça me met dans des états, je sais que je ne vais pas y arriver, je vais m’agiter dans tous les sens. Et j’ai une incompréhension en face, il y a encore des gens qui vont me raccrocher au nez. C’est humiliant."

"On ne voit pas toute la souffrance qui est en dessous, toute la frustration de ne pas pouvoir oser donner son opinion. Car tout repose sur la voix et les mots."
 

"C’est une personne qui bégaie parfois"

Les bègues n’existent pas en tant que population, explique Anne-Marie Simon, orthophoniste et fondatrice de l’association Parole Bégaiement. C’est ridicule de parler 'des bègues'. Il y a des gens qui ont un problème qui s’appelle le bégaiement mais la composante de leur trouble peut varier entièrement d’une personne à une autre. Donc une fois qu’on a défini le bégaiement comme un trouble de la communication, on a tout dit sur ce qu’on peut dire de général.
 

Henny Bijleweld est professeur de neurolinguistique, elle fait de la recherche et de la thérapie du bégaiement. "Le langage peut être complètement fluide chez une personne qui bégaie. Je dis donc souvent : "C’est une personne qui bégaie parfois". Puisqu’ils sont parfaitement capables de parler d’une façon fluide : quand on parle ensemble, quand on joue du théâtre, quand on chante, quand on parle tout seul. Donc quand il y a un poids de communication qui est absent, tout le monde parle bien."

Certains vont répéter des mots entiers, des sons, des syllabes, tout dépend de la tension qui s’ajoute. Si la tension s’invite, c’est que la difficulté augmente, et on observe des répétitions de plus de 3 fois, de sons et de syllabes, ainsi que des changements de pitch. Il y a des gens qui ne font que des blocages, le mot ne sort pas, d’autres ont plutôt des répétitions, d’autres ont les deux.

Parfois on bégaie plus dans sa propre langue et pas dans une autre, parce qu’on la connaît moins bien et qu’on parle donc plus lentement. Parfois, on craint davantage cette deuxième langue : l’anglais a une structure grammaticale qui est le contraire du français, c’est une difficulté supplémentaire.

Certains ne bégaient pas dans le cadre de leur travail. Dans le personnage qu’ils doivent jouer par leur métier, il y a une réassurance qui les rend solides et compacts. A la maison, ils lâchent cette contrainte et se mettent à bégayer.

Beaucoup de comédiens et de chanteurs bégaient : Vincent Lindon, Gérard Depardieu, Marilyn Monroe, Emily Blunt, Nicole Kidman, Anthony Queen, Elvis Presley, Bruce Willis, James Stewart…
D’autres personnalités aussi : Jorge Borges, Lewis Caroll, Charles Darwin, le Prince Albert de Moncao, Thomas Beckett, Joe Biden, Jean-Jacques Rousseau, Napoléon Ier, George VI….


"Il faut être deux pour bégayer"

Pour Cécile Couvignou, orthophoniste spécialiste du bégaiement, il n’y a pas une condition à remplir, il n’y a pas une famille qui prédispose au bégaiement, même si dans la famille, quelqu’un bégaie. C’est un trouble de communication qui touche la parole, il faut être deux pour bégayer. Ce n’est pas un trouble de parole.

"L’iceberg bégaiement, c’est tout ce qui est caché, les sentiments négatifs, les anticipations, les évitements,… Ce n’est pas visible, mais c’est le vivre 'bègue' de la personne."
 

Grégoire Terrier, l’auteur du documentaire, a lui-même beaucoup souffert du bégaiement, étant jeune, jusqu’à ses 12 ans. Il a été soigné par Anne-Marie Simon, de l’association Parole Bégaiement.

"Le bégaiement, c’est une parole ouverte pour comprendre ce qu’est la communication, ce que sont les émotions, et comment je suis, moi, dans la communication."

Communiquer, c’est être en empathie, pouvoir dire les idées telles qu’elles nous viennent, s’intéresser à qui est l’autre… Cette spontanéité est souvent réduite.

Il faut être deux pour bégayer, on en revient à ça. Ce n’est pas purement neurologique, ni émotionnel. Une personne émue et toute seule ne bégaie pas nécessairement.

Pour être heureux, il faut être en relation avec autrui. Communiquer, c’est partager ce qui nous tient à coeur, ce qui est important pour soi, pour l’autre. Le bégaiement intervient davantage si la personne est très impliquée.

"Ce n’est pas toujours facile d’être soi-même, de vraiment dire précisément ce qu’on a sur le coeur, de dire précisément ce qu’on ressent, avec nos propres mots et pas les mots d’autrui. Ce n’est pas toujours facile, en particulier en ce qui concerne la souffrance. Alors que finalement on a tous les mêmes souffrances et donc on serait tous à même de le comprendre. […] C’est comme si dire nos émotions avec notre voix, c’était se mettre à poil", observe Grégoire Terrier.

Les personnes qui bégaient sont souvent des personnes très sensibles, qui ont une réaction parfois exagérée suite à des événements de la vie, positifs ou négatifs. "Toutes mes émotions s’expriment par le bégaiement. Je ne montre pas mes émotions, j’ai du mal, les gens ne savent pas ce que je ressens. C’est sans doute à cause de ça que j’ai tant de mal à m’en départir."


"Construire cette confiance en soi"

"C’est une certaine peur des autres, une appréhension de ce moment où il fallait que je me découvre, où les gens allaient voir que je n’étais pas normal, cette anormalité."

Ce sentiment de transparence, de se montrer en train de bégayer… Le regard de l’autre… La peur d’un mot, la peur d’un son, la peur d’être ridicule, la peur d’être mal jugé…

La société valorise la confiance en soi. Il y a des gens qui bégaient et qui ont confiance en eux, mais globalement, ce n’est pas un bon ingrédient. L’autre est vu comme juge et pas comme partenaire, explique Anne-Marie Simon.

"Il faut la construire cette confiance en soi et c’est pour cela aussi que le regard des autres a tellement d’importance. Reconnaître son trouble devant autrui, cela conduit peu à peu à soi-même pouvoir assumer ça. Accepter son bégaiement, cette faille – on a tous une faille - pour, à partir de là, pouvoir construire autre chose. Tant qu’on reste dans la technique d’évitement, on n’en sortira pas."

Les personnes qui ont la possibilité de faire une thérapie pour leur bégaiement deviennent très attentives à la communication. "C’est un bénéfice majeur du bégaiement d’avoir cette sensibilité. […] Le bégaiement est cette fuite de soi vers l’autre qui fait qu’on surveille plus la réaction de l’autre qu’on ne le fait si on ne bégaie pas."

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"Je me suis construit avec cette singularité, j’ai su en faire quelque chose. Ça m’a amené une force de caractère, je suis résistant, je pense."

"C’est en partie grâce au bégaiement que je me suis mis à la musique, parce que c’était une manière de m’exprimer sans les mots, de dire mes émotions, de raconter des histoires, avec un rythme fluide. Ça m’a aussi apporté une écoute différente, parce que quand on ne parle pas, on écoute plus. Et quand on écoute très attentivement le monde qui nous entoure, c’est quelque chose de merveilleux."

"Si je n’avais pas bégayé, peut-être que je serais quelqu’un de beaucoup moins philosophe,
de beaucoup moins réfléchi."

"Au niveau des cours, je me suis surpassé, surpassé, surpassé."

"C’est ce bégaiement qui m’a encouragé à continuer mes études, à persévérer."

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"La prise en charge est globale"

Le bégaiement est tellement complexe que pour guérir, il faut faire appel à de multiples techniques. S’attaquer à la fluence, c’est quelque chose qui est de l’ordre de la réassurance. La prise en charge est extrêmement globale, ce n’est pas seulement la parole, la relation, c’est tout le monde intérieur qui est sollicité, précise Anne-Marie Simon.

Il y a une nécessité à laisser faire l’enfant, qui a un rapport aux choses tout à fait différent de celui des adultes, et il faut savoir le reconnaître, le laisser faire. Il y a une certaine fluidité qui apparaît alors dans la relation, une fluence dans la parole.

Une thérapie est nécessairement un chemin de changement. Et donc il faut comprendre ce qui ne va pas pour pouvoir changer, explique Henny Bijleweld. "Un enfant veut parler comme ses parents, c’est pourquoi il est si important que les parents participent à la thérapie, leur rôle est essentiel."

"Si vous avez bégayé pendant longtemps, le plus difficile à faire maintenant, c’est de l’oublier du point de vue de votre mémoire. Mais vous en êtes parfaitement capable. Il faut apprendre aussi à relativiser, mais pour beaucoup de personnes qui bégaient, c’est difficile, ça doit être ça ou rien…"

Ecoutez ici ces témoignages et ces paroles d'experts

L’Incertitude de la Parole, un documentaire réalisé par Grégoire Terrier et Chloé Belloc
Montage Grégoire Terrier
Mixage Pierre Devalet
Composition musicale Grégoire Terrier
Improvisation vocale Leila Martial
Une production Diopside

Merci à Anne-Marie Simon, William Chifflet, Henny Bijleweld, Cécile Couvignou, et le groupe de parole de Montrouge, Julie Gainet et Catherine Robin.

Un projet réalisé avec le soutien du fonds Gulliver, une initiative de la RTBF, la Promotion des Lettres de la fédération Wallonie Bruxelles, la SACD Belgique et France et la SCAM Belgique et France.

 

>> Pour aller plus loin >>

Le site Bégayer.be

L’association Parole Bégaiement


 

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