Par Ouï-dire

La friche Josaphat à Schaerbeek, un joyau écologique à sauvegarder

La nature à l'état sauvage, en plein Bruxelles
La nature à l'état sauvage, en plein Bruxelles - © Bernard Pasau

Sur la friche Josaphat, à Schaerbeek, plane un oiseau de mauvais augure : un PAD, un plan d’aménagement directeur, y prévoit la construction massive de quelque 1600 logements. Or cette friche de 25 hectares, fermée au public, est le nid d’une biodiversité rare, à la fois pour les libellules, les oiseaux, les abeilles sauvages, les plantes…

Deux riverains et naturalistes amateurs, Bernard Pasau et Benoît De Boeck, ainsi que René-Marie Lafontaine (biologiste, il travaille à l’Institut Royal des Sciences Naturelles), nous font visiter le lieu, acquis en 2006 par la SAU (Société d’Aménagement urbain).

Une pétition, Stop Béton à Bruxelles – Sauvons la friche Josaphat, est ouverte sur change.org, dans l’espoir de postposer et d’amender le projet.

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"Ici, il ne s’agit pas en fait de protéger la nature. La nature, elle s’en fiche, quelque part. Elle a l’infinité du temps devant elle, elle a encore deux milliards d’années sur cette planète. La nature n’a pas besoin qu’on s’occupe d’elle en fait. C’est nous qui avons besoin de nous occuper de nous et d’un environnement viable pour nous, d’un environnement sain.

Quand on parle de protéger la nature, ça me paraît toujours un peu insensé parce qu’on en fait partie, nous, de la nature. Tout ce qu’on fait est naturel, même si ça a l’air d’être culturel. On se dissocie de la nature qui nous entoure, alors qu’on en fait pleinement partie. Et on n’en est qu’une petite partie. Et on n’en est qu’une partie récente. Et on n’en est qu’une petite partie peu durable, malheureusement."

Bernard Pasau


Le site, qui appartenait à la SNCB, a été vendu à la SAU (Société d’Aménagement urbain) en 2006. Tout le site, sur toute sa longueur et des deux côtés de la voie ferrée qui le coupe en deux, fait aujourd’hui l’objet d’une zone d’intérêt régional et d’une future construction possible et probable.

Il sera difficile d’y échapper mais les riverains espèrent au moins faire amender le projet qui est très dense, très bâti, très minéralisé et qui est critiqué par plusieurs institutions, notamment la commission des Monuments et des Sites et la Commission Mobilité. Il est prévu d’y construire des immeubles de 6 à 8 étages, pour quelque 1600 logements. Le PAD ne soulève pas que des questions de biodiversité, mais aussi des questions de mobilité, de pollution…

Pour ces défenseurs de la friche, "le logement est tout à fait légitime, mais peut-être pas ici. Il y a tant de logements abandonnés qu’il vaudrait sans doute la peine de réhabiliter."

Le BRAL, Mouvement urbain pour Bruxelles durable, demande un moratoire sur tous les PAD, en invoquant l’avis du Bouwmeester qui demande que Bruxelles puisse enfin respirer, qu’on cesse de ponctionner les sites sauvages qui existent encore.

"La friche au printemps et en été est toute fleurie, avec de la luzerne, de la bourrache, du réséda, mille plantes indigènes qui sont souvent des plantes pionnières."

Sur la friche Josaphat, l’inventaire est toujours en cours. On relève plus de 800 espèces, dont 108 espèces d’oiseaux. Chaque saison, on découvre encore de nouvelles espèces, puisque le milieu évolue toujours. Des espèces rares, dont la huppe fasciée, le hibou des marais. Des oiseaux nicheurs comme les pouillots véloces, les fauvettes à tête noire, les fauvettes grisettes, les grives musiciennes, qui chantent au printemps.

Mais le lieu est surtout intéressant pour les passages migratoires, parce que c’est un grand site ouvert juste à l’entrée de la ville, visible à des kilomètres à la ronde. Les oiseaux, comme le traquet motteux, le pipit farlouse, le tarier des prés, le gobe-mouches,… voient le site de très loin et s’arrêtent ici chaque printemps, chaque automne. C’est une situation idéale.

Le site grand ouvert, avec sa végétation assez basse, est très intéressant aussi pour les rapaces locaux, dont le faucon crécerelle qui y niche et y chasse régulièrement, l’épervier, la buse variable ou encore le faucon pèlerin.


Une biodiversité menacée

La spécificité de la biodiversité de la friche Josaphat est qu’elle est relative à un milieu ouvert, très ensoleillé. Il est clair que si on ferme le milieu, si on le minéralise, toutes les espèces thermophiles, qui aiment se réchauffer au soleil, comme les abeilles sauvages, les libellules, vont à court terme disparaître, de façon brutale.

Le projet ne tient pas compte de cet espace ouvert, déplore René-Marie Lafontaine. "La biodiversité qu’ils annoncent n’est qu’un prétexte. Les promoteurs ne savent pas ce qu’est la durabilité ; pour eux, c’est augmenter leurs profits". Ils prétendent protéger les talus boisés, mais en réalité c’est parce qu’ils ne sont pas exploitables. Tout comme le parc linéaire de 33 mètres de large, planté d’arbres, de part et d’autre de la voie ferrée, qui n’aura rien d’un corridor écologique. "La pelouse, c’est un désert écologique : il n’y a rien sur une pelouse, presque rien comme insectes et comme animaux. Après la réalisation du projet, la faune qu’on obtiendra sera une faune banalisée."

Malheureusement, "La biodiversité, pour beaucoup, ne sert à rien, c’est quelque chose d’autonome, d’indépendant de nous. Dans la majorité des cas, l’être humain a une démarche très utilitaire par rapport à ce qui l’entoure. Ici, quelque chose qui est 'inutile', à la limite, on ne le voit pas. Alors que l’utilité est certaine, à long terme évidemment. Il est évident que l’homme ne peut pas se séparer de sa biodiversité, de son environnement et qu’il en a besoin pour survivre. Mais je crains fort qu’en cette période d’extinction des espèces, on ait besoin de catastrophes réelles pour que les gens se mettent à réagir", observe Bernard Pasau.


La nature en ville

La biodiversité en ville est très importante : beaucoup, et notamment les enfants, n’ont aucun contact avec les espèces. Ce type de lieu pourrait être un outil pédagogique hyper intéressant. Mais comment laisser chacun profiter de ce lieu d’exception tout en évitant que le site ne soit dégradé ? Si on laisse la porte ouverte, il est clair qu’il y aura vite des excès.

"On a tendance à s’approprier un site qu’on pense vide et vacant. En fait, il n’est ni vide ni vacant. Il est occupé par des tas d’espèces qui nous rappellent que l’on n’est qu’une espèce parmi beaucoup d’autres, qu’on est là depuis moins longtemps, qu’on ne sera sans doute plus là quand elles seront encore là."


Vers la sixième extinction de masse

Il y a un gros travail de sensibilisation à faire sur la sixième extinction de masse, sur le problème de la biodiversité, dont on parle trop peu, alors que cet enjeu est au moins aussi important que le réchauffement climatique. On constate une perte de biodiversité à un rythme beaucoup plus important que jamais dans le passé.

"On est 10 ou 100 fois plus rapide qu’aux périodes les plus critiques des extinctions précédentes. Elles étaient de l’ordre de cent mille ans. On obtiendra ce résultat en quelques milliers d’années cette fois, si le rythme actuel continue," alerte René-Marie Lafontaine.


Qu’est-ce que nous voulons ? Voulons-nous rester les derniers vivants sur terre ? Si nous sommes les derniers vivants, ce ne sera pas pour très longtemps. Nous survivrons de quelques années seulement l’extinction des autres espèces. Ou voulons-nous vivre dans un monde agréable, partagé, avec de l’ordre de dix millions d’autres espèces sur la planète ?

 

Retrouvez ici l’intégralité de l’émission de Pascale Tison et toutes les infos sur la page Facebook du comité de quartier Sauvons la friche Josaphat.

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