Par Ouï-dire

'A leur corps défendant' : dans la réalité des centres fermés


Vivre sans papiers, c’est toujours risquer d’être arrêté·e, enfermé·e, expulsé·e du territoire où l’on cherche l’hospitalité. Trois personnes désignées comme ‘illégales’, à un moment de leur parcours, témoignent de leur vie emmurée par l’Europe.

Souhail, Rabia et Mado racontent la violence des politiques migratoires belges. L’un, depuis l’intérieur du centre fermé, évoque les violences physiques et psychologiques. L’autre, depuis l’extérieur, relate l’angoisse du risque quotidien de l’arrestation. Et enfin, la dernière, suite à sa ‘libération’, raconte la peur, la colère et l’espoir.

Comme un appel à la liberté, ‘À leur corps défendant’ met en lumière la réalité meurtrière des centres fermés et la nécessité d’y mettre un terme.
 

Un documentaire de Pauline Fonsny et Anaïs Carton
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Mado a 30 ans et vient de RDC, du Sud Kivu. Elle est arrivée en Belgique en 2014, sa destination initiale était la France, mais comme c’est le cas pour beaucoup, elle a eu des soucis de passeport et a été placée en centre fermé.

"C’est comme à l’hôpital. Tu vois quelqu’un qui est en train d’agoniser, de mourir, et toi tu attends ton tour. Tu dis : lui, il va partir demain, et moi, mon sort sera comment ? J’ai commencé à pleurer. J’étais vraiment bouleversée de me retrouver dans un endroit pareil. Et c’est comme ça que ma vie a commencé dans le centre."

"Il n’y avait pas d’intimité entre nous et les gardiens. Des fois, ils faisaient pop, ils entraient déjà dans la chambre et ça arrivait que tu étais en train de t’habiller. Tu te caches, parce que la personne est déjà rentrée dans la chambre, et il fait comme s’il ne te voit pas. Il y avait des caméras partout, même dans les chambres, tu voyais les caméras, tu te disais : est-ce qu’on me voit ? Souvent, par peur, j’étais obligée d’aller dans la toilette pour m’habiller là-bas. […] Tu as cette peur tout le temps, surtout quand tu es une femme, tu fais attention qu’on ne te trouve pas sans habits."
 

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Rabia est d’origine marocaine, il est venu en Belgique pour avoir un travail digne et pouvoir aider sa famille.

"Quand je suis arrivé en Belgique, j’avais encore mes lunettes roses, pour l’Europe. Wouah, je suis là, enfin je suis dans un pays où mes droits sont protégés. Je me sentais en sécurité, même si j’étais dans la rue, imagine ! J’étais dans la rue, je ne savais pas quoi faire, mais au moins, je suis dans un pays… voilà. Mais j’ignorais qu’il y a cette situation, que je vais galérer, que je ne vais pas avoir de papiers. Et que du coup je serai quelqu’un comme pourchassé, pour mettre dans un centre fermé. Le mot 'centre fermé', je l’ai ignoré. Je ne savais pas qu’il y a des gens qu’on peut enfermer, juste parce qu’ils n’ont pas un document."

"C’est là que les lunettes roses commencent à tomber. Je vis dans un pays qui t’appelle illégal, ou clandestin, ou délinquant. On n’a pas notre place. […] Mais comme l’Histoire l’a dit, on peut s’en sortir. Et ça, c’est ma grande espérance, et qu’on me laisse aussi continuer les activités que je fais."

On garde espoir, parce que sans l’espoir, il n’y a pas de vie.

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Souhail est marocain. Fin décembre, il était en centre fermé depuis 6 mois.

"C’est un peu dur. J’avais commencé une vie. J’ai ma femme, elle est enceinte, elle va accoucher. Si j’étais tout seul, solo, tranquille, célibataire, je n’aurais pas accepté ce que je vis là, en fait. Moi, je suis au Maroc, et ma fille sans père ici. C’est la seule image qui vient, à chaque fois. Si on me renvoie au Maroc, mais non, ma fille, je ne veux jamais la quitter. Croyez-moi, d’ici un an, deux ans, vous me reverrez. […] Si je suis seul, je peux accepter mon sort. Vous ne voulez pas de moi, bien voilà. Mais là, il y a ma fille."

"Franchement, je ne vais jamais oublier cette expérience. C’est pire que la prison, je te jure."
 

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Ecoutez leur témoignage ici, dans Par Ouï-dire

Crédits

Réalisation, prise de son et montage : Pauline Fonsny et Anaïs Carton
Création sonore : Alice Peret et Cyril Mossé
Mixage : Maxime Thomas
Musique de fin : Jil Jilala et Nass El Ghiwane
Dessin : Christophe Poot
Graphisme : Clément Hostein (GSARA)

Production : Centre Bruxellois d’Action Interculturelle & Contre-ciels asbl, avec le soutien du Fonds d’Aide à la Création Radiophonique, de l’Atelier de Création Sonore et Radiophonique, de l’Atelier Graphoui, du GSARA, de Zin TV et de Radio Panik

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