Matin Première

Une photo peut-elle vraiment éveiller les consciences ?

Une photo peut-elle vraiment éveiller les consciences ?
Une photo peut-elle vraiment éveiller les consciences ? - © Nilufer Demir - Ap

Une photo peut-elle changer le monde ? Il y a tout juste 5 ans la photo d’Aylan Kurdi gisant sans vie sur une plage faisait le tour du monde, mais la photo de ce corps sans vie d’un enfant pris par une photo journaliste turque allait aussi diviser la société. Françoise Baré revient sur ce terrible cliché dans l’Oeil de Matin Première.

 

"Une photo qui révèle la réalité de l’exode des migrants dans toute son horreur"


Le corps sans vie du garçonnet, vêtu d’un t-shirt rouge et d’un short bleu, reflue sur la plage de Bodrum.

Un officier de police l’observe quelques instants avant de le recueillir dans ses bras. Un photographe turc est présent, internet et les médias feront le reste.

Le choc d’une photo, le poids l’émotion, la force des larmes. Outre-Manche, c’est presque toute la presse qui l’affiche à la Une : "The Independant", "The Guardian", "The Times", "The Daily Mail", "The Sun". Sous le cliché, qui occupe la quasi-totalité de la Une de "The Independent", la plus marquante, il est simplement inscrit : "Somebody’s child" ("L’enfant de quelqu’un").

Libération ne la publie pas en France. De nombreux médias européens affirment dans la foulée l’importance pour la presse de montrer la réalité de l’exode des migrants, dans toute son horreur.

Les statistiques froides ont enfin un visage

La photo d’Aylan dit l’horreur du drame des migrants, même la photographe lui assigne comme fonction d’être un déclencheur de prise de conscience, une photo comme une arme politique en quelque sorte.

L’image de l’enfant sans vie est une photo qui dépasse les codes en vigueur, forte, trash, terrible, elle est très vite perçue comme l’emblème de l’humanité qui échoue.

L’enfant devient tous les migrants, les statistiques froides ont enfin un visage, on prend en pleine figure ici la réalité de là-bas. Pourquoi ne serait elle pas un catalyseur a nécessité de diffuser ces photos et sur leur capacité à agir comme "un catalyseur pour que la communauté internationale mette fin à la guerre en Syrie".

Mais très vite aussi les débats surgissent, les mots arrivent.

C’est avec les mots qu’on comprend, c’est avec les photos que l’on se souvient.

Disait Suzanne Sontag pourtant un cliché chasse l’autre, l’incroyable émotion suscitée par la photo retombe les attentats de novembre lui vole la vedette. Cette photo a été reprise par des artistes, même par l’État islamique dans sa propagande : "ne quittez pas l’islam voila ce qui arrive à vos enfants".

Cette photo n’a pas changé le monde, elle a mis de l’horreur de la chair morte sur la brutalité du monde, elle a éclairé un temps, et la vie a repris, le drame des migrants en Méditerranée est passé au second plan, la Méditerranée comme tombeau de l’humanité a perdu de sa force.

Une photo d’un enfant mort est rarissime

La photo est vécue comme un moment de la réalité bien plus qu’une peinture, la couleur des chairs, le reflux de la mer qui a un moment s’est figé, la mort froide, un cliché statique qui la photo de la jeune fille brûlée au napalm dans la guerre du Vietnam n’a pas changé le cours de la guerre du Vietnam ne l’a pas arrêtée mais elle a fait l’effet d’une prise de conscience et est devenue iconique.

Notre mémoire des guerres s’est esthétisée par ces photos en noir et blanc, mais les photojournalistes sont essentiels, ils résument en un cliché toute la misère du monde, toute la nécessité de leur travail sur place pour ramener dans notre confort la réalité d’un là-bas qui n’est pas parfois qu’un concept.

Le poids des photos éveille mais ne fait pas une révolution. Comme un coup de poing sur une table, une bonne photo c’est un autre récit que les mots.

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