Matin Première

Sommes-nous entrés dans l’ère du sans contact ?

Allons-nous rester loin les uns des autres après la pandémie ? Sommes-nous voués à rester à distance ? Dans les mois, les années qui viennent ? Pour cet épisode du podcast Futur Simple, Hélène Maquet a interviewé (à distance) Philippe Sabot, philosophe français qui explore les enjeux de la distance.  Il annonce une nouvelle idéologie : le distancialisme. Un mètre, un mètre 50, deux mètres, la distance est entrée dans nos vies en même temps que le virus. Loin du boulot, loin de l’école, loin du magasin, sommes-nous entrés dans l’ère du sans contact ?

« Le risque c’est de perdre la relation ou le sens de la relation »

Philippe Sabot est philosophe. Professeur à l’Université de Lille, son interview s’est faite, comme pour la plupart de nos rencontres actuelles, à distance, à travers l’écran de l’ordinateur. 

Avec la pandémie, ses réflexions ont pris une nouvelle direction.

Distanciation sociale, gestes barrières, enseignement distancie. De nouveaux mots marquent la mise à distance des êtres humains. Il évoque une nouvelle idéologie : le distancialisme.

"Je m’intéresse à la question des relations, dans la perspective des vulnérabilités, être vulnérable c’est être exposé à un danger, à un risque, une maladie, même la mort. La vulnérabilité vient des relations, avec le monde, avec les autres. Une des questions que je me pose : c’est est-ce que ce distancialisme n’accroît pas notre vulnérabilité en nous soumettant à d’autres menaces, d’autres risques comme celui d’être privé de relations ? "

Le paiement sans contact, la première étape du distancialisme

L’exemple selon Philippe Sabot a sans doute été la situation des maisons de repos pendant la première vague de l’épidémie. Mais en y regardant de plus près, le philosophe a vu s’installer la distance à de nombreux niveaux. Le commerce en ligne, le télétravail, mais au-delà par exemple, le paiement sans contact.

"Quand on va chez son commerçant, que maintenant il nous tend la machine derrière un plexiglas, qui renforce encore le sans contact de la carte bancaire, on s’aperçoit qu’on a été très loin et très vite dans la dimension du sans contact."

Distance versus distanciation

Nous serions entrés dans une société du sans contact et Philippe Sabot m’explique que la distance, c’est une chose. C’est l’espace entre deux personnes, entre deux objets. La distanciation, c’est la mise à distance c’est l’éloignement. Quand elle entre dans nos mœurs dit-il ça devient une idéologie. Et si la distance s’installe dans le temps dit Philippe Sabot, ça risque de poser problème :

"Cette logique distancialiste s’est développée dans l’ensemble des secteurs au point de devenir une forme d’idéologie, quelque chose qui appartient au discours commun, qu’on véhicule sans s’en rendre compte, comme quand on met son masque dans la rue."

 

Cette logique distancialiste s’est développée dans l’ensemble des secteurs au point de devenir une forme d’idéologie.

Le distancialisme s’accompagne du capitalisme numérique

Et si la distance s’installait à long terme, qu’est-ce que ça poserait comme difficulté ? Si, comme société, on s’y habituait ? Pour Philippe Sabot, nos relations interpersonnelles perdraient alors leur aspect charnel, tactile. Et ça, c’est un enjeu de société pour le philosophe.

"Le risque c’est qu’on s’y habitue. De perdre le sens de la relation, en tant qu’elles sont fondées sur une approche tactile et corporelle."

On l’a vu dans les maisons de repos. On le voit aussi par exemple, à travers la télémédecine. La médecine à distance. En réalité, la marche qui nous éloigne les uns des autres a démarré avant l’épidémie. C’était une tendance de fond, explique Philippe Sabot. Mais la crise sanitaire lui a donné une formidable impulsion. Et ce qui est intéressant, c’est que pour lui, cette nouvelle idéologie accompagne un nouveau modèle économique : celui du capitalisme numérique.

"Le commerce en ligne a prospéré comme jamais depuis le début de la crise sanitaire et au-delà de ça il y a une part de nos activités sociales qui sont phagocytées par ces outils et qui nous permettent de supporter le sans contact.

Ces outils numériques qui de manière tout à fait paradoxale nous mettent à distance et nous permettent de supporter cette distance.

 

 

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