Matin Première

Quand les musées vendent leurs œuvres pour survivre

Le premier confinement fait toujours sentir ses effets sur le monde culturel outre-Atlantique et chez nos voisins Anglais, voilà que des musées et une grande maison d’opéra vendent leurs bijoux de famille pour survivre.

Petit arrêt virtuel à Londres, le Royal opéra, à Covent garden, grande maison d’opéra et de ballets, 150 productions en saison, un exemple à goûter sur leur site internet.

Le mois de mars comme partout porte un coup fatal à la saison mais aussi à la viabilité de l’institution. Aux abois, les subventions ne suffisent pas à permettre à ce temple de garder la tête hors de l’eau, à chaque fois que vous visionnez un opéra, voilà un appel aux dons qui surgit, qui vous explique la situation périlleuse d’un monde au bord du gouffre, à ce jour 82.725 dollars us récoltés mais ça ne suffit pas.

Des séparations crève-cœur

Comme dans toutes les grandes maisons, les directeurs sont immortalisés dans un portrait au format du portrait d’histoire comme au 18 ème siècle.

Un portrait de profil assis d’un grand directeur du Covent Garden, signé de David Hockney, ses couleurs, son bouquet de tulipe sur une table basse, du contemporain, un portrait dont l’austérité classique est ici revue. Ce tableau n’est plus la propriété de l’opéra. Une séparation crève-cœur pour le conseil d’administration.

Voilà 14.2 millions d’euros pour renflouer les caisses toutes amaigries de la vénérable maison.

Une fois vendu, c’est un morceau de patrimoine qui s’en est allé, c’est ce que l’on appelle un one shot, comment vont-ils faire désormais.

Piocher dans les collections pour renflouer les comptes

Des musées américains, des fondations pour la plupart, aux statuts très divers et différents de nos musées nationaux, ont aussi pioché non pas dans leurs réserves mais bien dans leurs collections pour renflouer leurs comptes.

Pour financer l’entretien de ses collections et les charges salariales, le Brooklyn Museum de New York s’est défait d’un Lucas Cranach l’Ancien 16 ème, d’un Camille Corot, des Gustave Courbet.

Ces toiles sont :

de bons exemples de leur genre mais n’affaiblissent pas nos collections par leur absence

justifie Anne Pasternark, directrice du musée new-yorkais.

L’Indianapolis Museum of Art vend d’Henri Matisse, Raoul Dufy ainsi que d’autres dessins et peintures françaises, le Montclair Art Museum cède un Minotaure dessin de Pablo Picasso etc.

Le musée se désacralise

L’Association of Art Museum Directors (AAMD) a annoncé qu’elle ne pénaliserait pas les musées qui

utiliseraient le profit d’une œuvre d’art retirée du musée pour payer les dépenses liées à l’entretien direct des collections.

Le deaccessioning, le retrait de façon permanente d’une œuvre d’art de la collection d’un musée, est quelque chose qui était déjà pratiqué chez les Américains 2019, le Brooklyn Museum s’était séparé de son Pape (1958) de Francis Bacon. 5,6 millions d’euros pour acheter de nouvelles huiles sur toile et non pour financer l’entretien du musée.

Ceci nous heurte nous choque, le musée est sacré, il préserve le patrimoine national mondial, il assure sa conservation et sa mise à disposition de tout un chacun grâce à l’exposition.

Une mission qui fonde de manière implicite un principe : celui de l’inaliénabilité de ses collections. Ceci protège les collections des zinnes de conservateurs. Certains responsables liégeois dans la tourmente financière de la fin des années 70 se voyaient bien vendre un Picasso de leur collection acheté en 1939 lorsque les nazis liquidaient l’art dégénéré. Les vicissitudes financières donnaient de mauvaises idées.

Les musées, gardiens de l’Histoire

Imaginez comme critère d’un musée le goût d’une époque, ce qui équivaudrait à vendre l’art pompier, ou les intérieurs du 19e siècle, ou les natures mortes du 17e, de ne garder que les impressionnistes et pas les pompiers.

Un musée a une mission cumulative scientifique, le musée comme un énorme enregistreur de l’histoire du goût. Rien n’est anecdotique

Les lois du marché guettent depuis longtemps déjà les musées pourtant le musée s’inscrit dans la durée, dans le temps, le vent est certes mauvais en ce moment, les musées sont fermés, leurs finances en bien mauvaises postures, les ardoises se remplissent de chiffres de perte.

Toutes les salles sont vides de ces milliers d’yeux éblouis, les vôtres, les nôtres ceux des enfants de tous les horizons sociaux, le musée nous asticote, les toiles nous éduquent, nous délectent n’est-ce pas là aussi un superflu essentiel.

 

 

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