Matin Première

Olivier Tesquet : "Le Covid a amplifié le risque de la surveillance"

Olivier Tesquet. Journaliste au magazine Telerama et auteur de "A la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance"
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Olivier Tesquet. Journaliste au magazine Telerama et auteur de "A la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance" - © James Startt

FUTUR SIMPLE - Depuis des mois, nous avons le nez dans les courbes et les graphiques : les codes couleur remplissent les cartes géographique, les indices de contagiosité succèdent aux scores de risque. Nous suivons l'évolution de l'épidémie par ses indicateurs. Désormais, "les données sont présentées comme un levier essentiel pour sortir de la crise". Mais d'où proviennent ces données ? Comment sont-elles collectées,  traitées, utilisées ? Par qui ? Quels sont les enjeux, voire les risques, à choisir de fonder la décision politique sur la donnée ? Rencontre avec Olivier Tesquet, journaliste au magazine Telemara et auteur de "A la Trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance".

 

Vous écrivez que nous vivons dans une société de la surveillance. Comment fonctionnent ces nouveaux modes de surveillance ?

On vit dans une société de la trace, dans laquelle on sème des petits cailloux derrière nous. Parfois, on le fait de manière assez consciente, dans une sorte de marchandage avec un certain nombre d'acteurs. On pense évidemment aux grandes entreprises californiennes, aux grands réseaux sociaux, mais ça peut être d’autres types d'acteurs industriels ou des applications. Et puis on sème aussi tout un tas de petits cailloux à notre corps défendant, dans la mesure où un certain nombre des données, des signaux qu'on va émettre vont être utilisés parfois sans qu'on soit vraiment au courant.

Il y a toute une catégorie d'acteurs qui sont (...) invisibles, parce qu'ils n'ont pas nécessairement pignon sur rue

 

Qui collecte ces données, ces signaux ? Et que deviennent ces données, une fois collectées ?

Il y a toute une catégorie d'acteurs qui sont beaucoup plus invisibles, parce qu'ils n'ont pas nécessairement pignon sur rue. Ils sont chargés de mettre de l'huile dans les rouages. Ils vont acheter, revendre des données. C'est qu'on appelle les courtiers en données, ou les data brokers qui - comme leur nom l'indique - achètent des données en gros, les agencent, les reconstituent, établissent des profils pour ensuite les revendre à des entreprises qui seront très intéressées par ces données-là.

A quelles fins ces entreprises utilisent-elles ces données et ces profils qu'elles achètent ?

Ça alimente avant tout les acteurs économique qui ont intérêt à faire du profilage, pour pouvoir calibrer des offres publicitaires, pour pouvoir connaître au mieux leur consommateur, pour pouvoir accorder un prêt immobilier,... Les cas de figure sont variés mais il n'aura échappé à personne que dans le contexte dans lequel on est, la paroi qui peut exister entre des acteurs étatiques et des acteurs privés s'amincit. En ce temps de pandémie, la profusion de données semble être un levier essentiel - ou en tout cas présenté comme tel - pour sortir de la crise. Et c'est vrai que cette membrane entre le public et le privé devient de plus en plus fine. On assiste d'ailleurs à une collaboration de plus en plus forte entre des acteurs privés et des institutions publiques.

Est-ce vraiment neuf ? Avant la crise sanitaire, n'y avait-il pas déjà des liens entre les entreprises privées qui collectent et traitent les données et les institutions publiques ?

Ces entreprises, ce sont tout un tas d'officines de la surveillance qui ont plutôt l’habitude de traiter avec le milieu de la sécurité et qui connaissent assez bien les acteurs étatiques. On a beaucoup de ces entreprises-là qui ont fait de la sécurité, de la lutte contre le terrorisme un argument commercial. Donc il y a avait déjà un point de contact avec les pouvoirs publics. Mais c'est vrai que là, aujourd'hui, quand on voit que la santé a été propulsée première des libertés, après la sécurité pendant des années. désormais, les acteurs privés sont chargés d'être ces capteurs qui vont permettre de prendre le pouls de la société et de savoir comment on organise la prise de décision publique dans ce genre de circonstances. Ils produisent des indicateurs, des scores de risques, des indices de contagiosité, (...) des cartes de déplacements. Au début du confinement, on avait ces cartes d'Orange qui permettaient de visualiser un volume et on savait que 2 millions de franciliens avaient quitté Paris, au moment du confinement. On produit tout un tas de données et ces données vont servir - et particulièrement dans le contexte dans lequel on vit aujourd'hui - de base à la prise de décision politique. 

S'en remettre à ce point-là à la donnée, c'est une forme d'abandon de la politique. C'est renoncer à gouverner.

Ça veut dire qu'aujourd'hui, la collecte de données peut fonder une décision politique ?

Je me souviens d'une start-up qui a commencé d'abord à collecter, puis à publier des données qui étaient présentées comme anonymisées. Cette start-up, qui  s'appelle Covimoov, produisait des données qui étaient censées montrer le respect du confinement par les Français. Donc on avait une carte avec des codes couleur. On avait des régions en vert, des régions en jaune et puis des régions en rouge qui montraient l'indice de respect des mesures de confinement. Cela en collectant un certain nombre de données de manière relativement opaque (...). Et ce qu'il s'est passé, une fois que cette carte a été publiée dans le Journal du Dimanche (en France), c'est qu'un certain nombre d'élus, dont le maire de Charleville-Mézières qui étaient en zone rouge sur la carte, se sont servis de cette carte pour justifier ou réclamer un durcissement des mesures de confinement dans ville ou dans la région, parce que la carte était la preuve que les mesures n'étaient pas suffisamment respectées. Alors qu'on n'avait aucun élément qui permettait d'attester, de qualifier la réalité des données, de qualifier la nature des déplacements. Il y avait peut-être simplement des gens qui étaient obligés de continuer à travailler et à se déplacer. A ce moment-là, on voit que la donnée se subsitue au discours politique, se substitue à une politique publique, et c'est là que ça peut devenir dangereux. S'en remettre à ce point-là à la donnée, c'est un abandon de la politique, finalement. C'est renoncer à gouverner, quelque part. C'est là que ça devient une pente assez glissante.

Est-ce que ça veut dire que la société de la surveillance vit une période d'accélération ?

La crise sanitaire agit comme un révélateur, comme un accélérateur, mais c'est souvent le cas des grandes crises, et des grandes crises sanitaires qui ont un immense pouvoir de normalisation. On a eu un phénomène d'accélération, mais il y a un certain nombre d'éléments, voire tous les éléments, étaient déjà là. Le risque de la surveillance qui pèse, avec la crise sanitaire, avec la pandémie existait déjà avant elle, sauf que le Covid a révélé, a amplifié ce risque-là... Mais aussi, lui a donné de la visibilité. Là où on est souvent face à des acteurs qui aiment beaucoup la discrétion, évoluer sous le radar, ont un projet de société qui est relativement caché, ou opaque. Une pandémie peut-être un moment utile pour essayer de profiter de cette lumière momentanée - même si le contexte est particulier - pour essayer d'interroger ces orientations techniques de la société.

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