Matin Première

Olivier Marchal : " Avec le retour à l'école, nous avons loupé une occasion historique de faire le grand saut !"

Le retour à l’école s’est soudain accéléré ces derniers jours et a été principalement aidé par la carte blanche des 269 pédiatres. Mais pour Olivier Marchal, ce retour " précipité " nous a fait louper l’occasion de faire " le grand saut " de l’école.

L’école, un remède naïf et maladroit

Alors que des milliers de scientifiques lancent régulièrement des appels aux politiques, fondés sur des observations massives, pour sauver le climat par exemple,
Le 19 mai dernier, il a suffi de 269 pédiatres pour voir le monde politique obéir sans broncher. Petit texte, pour impact maximal : comment est-ce possible ? Et avec quelles conséquences insoupçonnées ?

Un texte étant toujours " reçu ", son interprétation dépend de ce qu’il contient, mais aussi de ce que ces lecteurs vont en faire.

Alors, mis à part une petite entame tire larme, mettant en scène la parole d’une enfant de 10 ans, mécanique cinématographique dont la science est peu coutumière, que trouve-t-on dans cet appel qui ai pu lui donner un si rapide et si grand effet ?

  • Un argumentaire fondé sur des données virologiques, là, proprement indiscutable.
  • Des mises en garde parfaitement audibles sur le retard vaccinal et les risques de violences et de souffrance causées par le confinement.
  • Et enfin (et surtout) en point d’orgue, une demande : rouvrir totalement les écoles.

Impact maximal donc pour un drôle de raisonnement :

  • Après avoir touché tous les enfants durant 3 mois, le confinement s’est vu affublé de tous les maux, toutes les causes, tous les dangers… : " il fallait en finir "
  • Tandis que concernant l’école pas un mot : 50 ans qu’elle sévit avec pour conséquences observées sur de longues années par les scientifiques :
    • Sélection ; comparaison ; accentuation des inégalités ;
    • Et qu’elle fait vivre une vie de chien aux enfants plus fragiles, plus originaux, ou moins compatibles aux savoirs et aux méthodes scolaires, sous " la menace latente de la disqualification ", pour reprendre les mots des sociologues François Dubet et Danilo Martucelli.

Si donc proposer l’école comme remède aux maux du confinement pouvait " sembler aller de soi ".
C’était, au minimum, naïf et maladroit.

L’école n’est pas l’unique lieu de socialisation

" Les enfants ont besoin de socialiser " était un des arguments de la carte blanche. C’est évident que les enfants ont des besoins de socialisation, à ceci près qu’il existe deux types de socialisation qui travaillent de concert. La socialisation primaire (dans son cercle familial élargi, sa bulle pour utiliser un mot à la mode) et la socialisation secondaire (comprenant l’école, mais aussi les activités extrascolaires, les amitiés, les mouvements de jeunesses, les sports). L’école n’est donc pas " l’unique lieu de la socialisation ". Loin de là.

Cette imprécision théorique, ajoutée à ce que l’imaginaire collectif accorde comme poids à la parole du pédiatre, a rendu possible (en le rendant pensable) un retournement monumental de la question du déconfinement scolaire.

 

Retour à l’école ne signifie pas bonheur pour tous les enfants

Car si pour certains : à l’école tout se passe bien, pour beaucoup, " ça passe limite ". Du coup prôner un retour à l’école au nom du bonheur des enfants, c’est nier la réalité des souffrances endurées par nombre d’entre eux. Souffrance considérée à présent comme une maladie. On donne des calmants, des anxiolytiques, de la rilatine, d’autres se dopent pour réussir, quand certain se voient déjà invités à prendre des antidépresseurs pour soigner une nouvelle maladie, la phobie scolaire, traitant les conséquences, laissant filer la cause.

Du coup, face à des maux presque identiques (insomnies, angoisses, maux de ventres, violences psychiques et physiques) face à des systèmes qui font souffrir les enfants, le confinement et l’école, la société a offert en spectacle son génie de l’ambivalence :
- Quand les pédiatres disent " Le confinement fait souffrir nos enfants ?" On met fin au confinement.
- Quand la science dit " L’école fait souffrir nos enfants ?" On leur donne des leçons de patience, de mérite ou des médicaments.

Une occasion loupée d’opérer un tournant

En tant que sociologue, mais aussi directeur de la Cité des Métiers, je suis viscéralement remué par la souffrance scolaire, véritable gachi des talents, rouleau compresseur dont les coûts sociaux et économiques à long terme sont beaucoup plus élevés que ce qu’une pensée court terme ne le laisse croire.
Mais il y a plus désolant encore : on a loupé une occasion historique de faire le grand saut !

On connaît tous la fameuse phrase " transformer une contrainte en une opportunité.
Suivant cette maxime si chère aux réformateurs de tous bords, on aurait maintenu les écoles fermées. Aussi longtemps que nécessaire.
Mis les profs en formation. Mieux, en transformation. Même une partie de l’été. Avec du sens et l’accompagnement, ils auraient accepté.
Et on aurait offert à nos kids adorés un mois complet, voire plus, de socialisation éducative et vocationnelle artistique, culturelle, créative, scientifique et sportive avec tous les secteurs réunis et " relancés économiquement " pour et par l’occasion.

Tout n’est pas perdu

Tout n’est pas perdu. Ceux qui croient aux révoltes brutales, sont davantage fans de cinéma que d’histoire.
Une révolution, c’est la rencontre d’un rêve et de l’évolution.
Les choses ont bougé, même si tout ne se voit pas encore.
Déchargés de la mission de tri sélectif que sont en fait les examens de juin, des profs ont jeté les cahiers et sont partis faire l’école du dehors.
Demain, c’est sûr, il faudra retenir la leçon.
Demain sera meilleur qu’hier.
Et l’école enfin pleinement buissonnière.

 

 

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