Matin Première

Les mains, symbole de la solidarité comme de la violence

Pour sa dernière grenade de l’été, Laurence Rosier, linguiste a décidé de s'arrêter quelques instants sur le mot "main" dans Matin Première.

Peut-être est-ce parce que je me suis dit que ce que j’avais fait le plus souvent cet été de mes dix doigts - mes deux mains comme dit la comptine - c’était de les asperger de gel hydro-alcoolique ; peut-être aussi parce que les bruits du monde influençant nos modes de dire, je me demandais comment allaient évoluer les expressions forgées à partir des mots du corps en cette période si particulière de virus et de distance : de bouche-à-oreille (si vous êtes dans ma bulle, ça va), bouche bée (sans cracher), ne pas se moucher du coude (aujourd’hui, on se mouche véritablement dedans), faire bonne figure (si vous avez les yeux expressifs), gagner les doigts dans le nez mais pas se mettre les doigts dans le nez ou dans l’œil.

" Mettre la main à la pâte ", " à ne pas mettre entre toutes les mains "

Comme les livres qui ne se lisent que d’une seule main... une étudiante m’avait en première session (j’ouvre une parenthèse pour souhaiter bon courage à tous ceux et celles qui entament la seconde) remis une chronique littéraire érotique qu’elle entamait comme suit : " Souffrant, en cette période de confinement, d’une vie sexuelle appauvrie, je me figurais que ce livre moffrirait dimportantes compensations. Je me préparais donc à "prendre mon pied" comme il se doit, c’est-à-dire à lire mon livre dune seule main ".

Mais disons que, dans ce cas-là, c’est notre main avec notre propre corps ; beaucoup d’expressions avec le mot "main" évoquent le contact physique problématique aujourd’hui avec autrui : donner un coup de main, remettre en mains propres, mais aussi en venir aux mains.

De la solidarité à l’agression…

De saluer à importuner, de la poignée de mains viriles au baisemain galant, … il y a là les mains qui franchissaient déjà les lignes rouges du consentement et de l’agression, les mains baladeuses, les gestes déplacés. Dans la pièce d’Eugène Labiche intitulée "La main leste", l’héroïne Madame Legrainard gifle l’homme qui lui caressait les pieds dans un omnibus, et perturbée par cet incident, elle en oublie son sac. Alors quelle se rend aux objets perdus, son mari reçoit un jeune peintre qui rapporte le sac égaré, mais demande raison du soufflet quelle lui a donné. Pour cela, il exige un baiser de Madame Legrainard ou un duel avec son mari.

Mais habituellement, la main leste, c’est un euphémisme pour cacher par le langage les violences intrafamiliales et envers les femmes.

Quand on parle des mains sales (Bonjour JP Sartre), c’est pour évoquer un dilemme, le franchissement d’une frontière éthique, agir contre sa conscience mais comment ensuite se laver de sa trahison… Avec le gel hydro-alcoolique on repassera !

Se salir les mains pour les autres "* est le titre d’un numéro de la revue Travail, genre et sociétés qui étudie la nature et la division du travail des chiffonniers et chiffonnières, éboueurs, travailleurs et travailleuses du tri des déchets, aides à domicile, aides-soignantes, infirmières, secrétaires médicales… Ceux et celles qu’un temps on applaudit des deux mains… Solidarité avec les petites mains, celle-ci désignait d’abord le premier grade de la couturière d’atelier face à la première main, officiant comme contremaître…

Et puisque j’avais commencé l’été en musique, qui a aussi ponctué mes chroniques, je me permets de terminer par la version française d’une chanson de Claude François, reprise aux Beatles : I want to hold your hand… Continuer à se tenir la main et à lever le poing

Laisse-moi je ten supplie laisse moi tenir ta main

Laisse-moi tenir ta main Je veux tenir ta main

On irait la main dans la main partout

Et je me sentirais heureux comme un fou, comme un fou, comme un fou

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