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La "grivoiserie" est-elle toujours politique et masculine ?

Grivoiserie : un mot un peu ancien et hors de l’actualité ? Détrompez-vous ! Ce mot est justement régulièrement utilisé dans les médias et pas plus tard que la semaine dernière à propos du remaniement ministériel français. Zoom sur le mot "grivoiserie" avec Laurence Rosier, linguiste,

La grivoiserie synonyme d’allusion

Pour interroger la nomination de certains hommes peu favorables à la cause des femmes, le quotidien Libération a titré " male parti ". Jeu de mots qui m’amène à pointer l’une des femmes de ce gouvernement, Roselyne Bachelot, nommée ministre de la Culture, et bien connue pour dixit un proche du gouvernement : " son côté charretier avec des blagues salaces " et ses blagues grivoises aux Grosses Têtes. Emancipation verbale ou mimétisme à la parole mâle ?

Sea sex and sun, une façon de mettre en avant le sexe (on n’y coupe pas chaque été les médias consacrent des unes à la question) en y faisant allusion à partir d’un adjectif qui sent bon les quizz du Figaro mais pas que…

Dérivé du nom d’oiseau grive, l’adjectif " grivois " est synonyme à la fois de " gaieté libre et hardie " mais aussi d’égrillard, de gaulois, car la grivoiserie c’est le sexe mis en mots. Au XVII une éducation grivoise signifiait une éducation populaire. La base de la grivoiserie, c’est l’allusion et les jeux de mots, plus ou moins fins.

Aux origines de la grivoiserie

La grivoiserie remonte à très loin dans le temps : avec l’humour antique dans la pièce féministe avant l’heure Lysistrata.

Dans cette œuvre célèbre d’Aristophane, les femmes font la grève du sexe et se livrent à des échanges de gaudriole sur les performances et attributs sexuels des hommes.

Le grivois, c’est le sexe joyeux mis en mots et en conversation.

Mais aussi du côté du folklore obscène des enfants lorsqu’il s’agit de décrire le savoir sexuel qui se transmet sous forme de comptines et de devinettes. Le double langage y est monnaie courante : ainsi la comptine " la bite à papa que l’on croyait perdue c’est maman qui l’avait dans son cul " est chantée devant les adultes avec la variante " La pipe à papa que l’on croyait perdue c’est maman qui l’avait dans son sac ".

 

Le grivois a ses formes privilégiées : les jeux de mots sur les sons, avec un vocabulaire sexuel (vit, con, pine, nichon, pute parce que courts et propices à des échanges de lettres (pont/con, cor-nichon,…), la contrepèterie et le calembour qu’illustrent les chansonniers et les journaux satiriques comme le Canard enchaîné qui les enfile en unes, Jacques Antel auteur du célèbre recueil "Le Tout de mon cru".

Les humoristes l’ont allègrement pratiqué : Comme le disait Pierre Desproges : " Nous le savons et pas seulement de Marseille ".

La grivoiserie est-elle alors plus spécifiquement masculine ?

Oui et non. AU XVII7me siècle, la grivoiserie désigne une femme vivant au contact des soldats. Par extension, le sens de grivoise évolue vers le terme de prostituée. Vers la fin du XIXème, il renvoie aux femmes au caractère et aux moeurs dites légères.

Mais Freud assimile la grivoiserie à l'esprit tendancieux qui nécessite trois personnes, deux hommes en compétition/séduction verbale et une spectatrice, la femme qu’on fait en quelque sorte rougir par le discours sexuel allusif.

Dès lors la grivoiserie semble souder les communautés masculines et ce jusque dans des attitudes sexistes voire violentes.

Exemple récent : la ligue du LOL, composée essentiellement de journalistes et de communicants et accusée de harcèlement à connotation sexiste et homophobe en février 2019 avait d’ailleurs utilisé conjointement allusions grivoises, montages pornographiques, insultes…

 

La grivoiserie est-elle alors politique ?

Juste après #metoo et #balancetonporc, la femme politique française très conservatrice Christine Boutin avait revendiqué le " droit à la grivoiserie " : selon elle, les allusions salaces et les mains baladeuses relèvent tout simplement de la bonne vieille " grivoiserie qui fait partie de l’identité française " et de facto les harcelées n’ont donc " aucun humour ".

En s’émancipant pourtant, il semble que l’une des voies poursuivies par les femmes n’ait pas été de revendiquer la grivoiserie et l’allusion sexuelle, hypocrite, mais au contraire un parler, cru, trivial, voire obscène, explicite, comme marqueur de libération, je pense à l’écriture coup de poing de Virginie Despentes, les chansons cash de Giedré le sketch explicite sur La fellation de Blanche Gardin ou celui de Nawell Madani.

 

Comment parler de sexe alors ?

Pour répondre, je suis allée chercher un tube de l’été 1991 dont on n’a pas mesuré la portée politique à l’époque une chanson du groupe de hip-hop féminin américain Salt-N-Pepa. Elle invite à parler de sexe de façon décomplexée, notamment pour prévenir les risques d’infection sexuellement transmissible, et d’aller ouvertement à l’encontre de la pudibonderie des principaux médias américains à cette époque.

Let’s talk about sex baby "

De nos jours on parle de sexe à la radio et dans les émissions de télé. Plusieurs vont savoir que pas mal de choses se font, disons comment c’est et comment ça pourrait être. Comment c’était, et évidemment, comment ça devrait être. Ceux qui croient que c’est sale, faites un choix :

" Pick up the needle, press pause, or turn the radio off "

" Soulevez l’aiguille, mettez sur pause et éteignez la radio"

 

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