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La dépression : "J'étais une wonder woman puis à un moment, l'élastique a lâché"

On a souvent tendance à dire aux personnes qui souffrent d’une maladie mentale " Secoue-toi, c’est dans ta tête ! ". Or, les maladies mentales, moins visibles sans doute, ont un impact énorme sur la vie de ceux et celles qui en souffrent et sur leur entourage. Marie Vancutsem s’est rendue à la Renouée, l’hôpital de jour de la clinique de la forêt de Soignes. Là, les patients viennent un ou plusieurs jours par semaine, ils participent à des activités et se reconstruisent petit à petit. Dans cet épisode, focus sur une maladie souvent mal comprise et un terme un peu fourre-tout : la dépression.

 


Quand l’élastique lâche

Pour cet épisode, Florence, 51 ans, mariée et mère de 4 enfants a accepté de témoigner de son combat contre la dépression. Depuis 10 ans, elle tente de vaincre sa maladie.

Sur le papier, Florence avait le profil de celle qui gère sur tous les fronts, de la "wonder woman".

Je travaillais à Bruxelles, j’étais sur le quai de la gare à Ottignies tous les jours à 7 heures, je rentrais à 6 heures, je faisais à manger pour mes 4 enfants, j’avais un boulot avec des responsabilités. Puis il y a comme une fatigue qui s'est installée… Mais je ne voulais pas la voir. Et vraiment, à un moment donné, l’élastique a lâché."

Quels sont les signes annonciateurs d’une dépression ?

Pierre Schepens, psychiatre et directeur de Sylva médical, décrit la dépression comme un décrochage général aux activités qui animent habituellement notre quotidien : travail, famille, loisirs. 

Imaginez les bouchons le matin… Hé bien c’est la voiture qui est sur le bas-côté. Elle voit le flux du trafic et tout devient lourd, pesant, le rythme du quotidien d’une journée s’étend, s’étend, et provoque un sentiment de vide, un sentiment d’inutilité.

Pierre Schepens précise également qu’il ne faut pas nécessairement un évènement majeur pour "déclencher" la dépression (un décès, un divorce, un licenciement). La dépression se développe au fur et à mesure et c’est parfois une contrariété banale du quotidien qui déclenche "l’effondrement".

"La dépression fait partie d'un continuum. L'écrivain Charles Bukowski a écrit : on ne va pas à l’asile suite à un gros événement, on va à l’asile quand on casse ses lacets et qu’on est en retard. Ce sont les petites choses qui font qu’à un moment, on ne supporte plus rien."

La batterie à plat, c’est sans doute le premier critère de la dépression. Mais à celui-ci s’ajoutent – peuvent s’ajouter – une série d’autres symptômes que Florence a pour la plupart expérimentés : des troubles du sommeil (hypersomnie ou insomnies), des troubles cognitifs (difficultés de concentration, pertes de mémoire), et des symptômes physiques (le ventre noué par exemple, ou une baisse d’immunité). Pierre Schepens précise d’ailleurs qu’à nouveau, c’est un effet boule de neige.  

"Quand on vit des choses difficiles, ça a un impact sur l’immunité, on se choppe plein de trucs, on perd le contrôle, on n’arrive plus à gérer, et à un moment ça devient un stress chronique, donc un épuisement des réserves, et qui génère un état dépressif, et c’est là que l’élastique pète. Au niveau du fonctionnement du cerveau c’est visible, il n’y a pas les gens qui sont déprimés d'un côté et ceux qui ne sont pas déprimés de l'autre, il y a un continuum, de nouveau. On peut observer les mécanismes de défense au niveau des zones émotionnelles : ce sont comme des digues qui se rompent les unes après les autres et quand il ne reste plus rien, il y a l’effondrement dépressif et souvent ça peut paraître brutal mais ça ne vient pas de nulle part."

Une maladie invisible et solitaire

Ce qui a beaucoup fait souffrir Florence, c’est un immense sentiment de culpabilité.

Mon fils aîné m’a dit "mais maman, allez, botte-toi le cul quoi ". Ca fait mal d’entendre ça, c’est très difficile à vivre, c’est très handicapant et pas nécessairement visible.

 

Pour Florence, au-delà de la culpabilité, c’est aussi le côté invisible de la maladie qui a été difficile à vivre : pas de symptômes physiques, pas de raisons apparentes pour expliquer ce décrochage à ses yeux et donc une grande solitude pour affronter sa maladie.

"J’ai un mari aimant, j’avais une belle situation, j’ai 4 enfants, on est propriétaires de la maison, donc a priori j’ai tout pour être heureuse, c’est très culpabilisant. Quelque part j’aurais préféré avoir une maladie grave pour avoir de l’empathie et de la compréhension. Là j’avais vraiment l’impression de pas avoir le droit d’être dépressive, et d’être très très mal avec ça. Ce qui est dur dans cette maladie c’est la solitude, on est fort seuls, ce n’est pas évident."

En effet, explique Pierre Schepens, c’est souvent l’aspect "long terme" de la dépression qui est difficile à gérer, autant pour le patient que pour son entourage.

" Le principe de la dépression c’est que c’est quelque chose qui s’installe dans la durée donc au début les gens ont de la compassion et puis après la personne devient "un peu chiante, elle n’a qu’à se secouer enfin, elle a tout pour être heureuse, on est là, on l’aide, elle fout rien, elle ne pense qu’à elle". On est vite dans l’insupportable et donc les gens qui vivent ça se sentent vite très seuls."

 

Peut-on guérir de la dépression ?

Pour Pierre Schepens il est difficile de parler de guérison totale pour une dépression, il vaut mieux parler d’un accompagnement :

"L’idée d’un accompagnement nécessite souvent un traitement et d’un travail thérapeutique, qui est essentiel. En psychiatrie on dit souvent : guérir dans le sens de faire totalement disparaître quelque chose c'est assez rare, soigner c’est très souvent, mais accompagner ça, c’est toujours, pour redonner la dignité aux gens."

A un moment donné, Florence a dû être hospitalisée, tant elle avait perdu de son autonomie. Depuis presque un an, elle va mieux. Elle fréquente la Renouée, l’hôpital de jour de la Clinique de la forêt de Soignes. Cela lui a redonné une forme de rythme.

"Le fait d’avoir une structure, de se lever le matin, de se mettre en route, c’est un peu comme si on allait travailler. Le soir je suis contente de pouvoir partager avec mon mari et mes enfants ce que j’ai pu faire, on rentre plus dans un schéma de normalité. "

Elle souligne aussi l’importance de la dynamique de groupe avec les autres patients, et les activités proposées, qui occupent et apaisent.

Aujourd’hui Florence se sent toujours fragile et constate un léger moins bien depuis quelques semaines. Son traitement médicamenteux est en train d’être diminué. Malgré tout, elle sait qu’elle est bien encadrée.

" Je suis confiante grâce à ce que j’ai mis en place autour de moi, le suivi psychologique et psychiatrique et l’hôpital de jour. "

Elle gardera sans doute cette fragilité, cette faille. La crainte d’une rechute potentielle. Mais Florence a fait un grand bond en avant ces derniers temps. Et elle y croit.

Réécouter cet épisode de "C'est dans la tête"

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