Matin Première

La déconfiture du déconfinement

Partout sur les réseaux sociaux fleurissent de grandes promesses de réjouissances gargantuesques au lendemain du confinement pour fêter la fin de l’épidémie. Il s’agit pourtant de briser ce mythe bien ancré dans les mentalités : le déconfinement ne sera pas synonyme de bal aux lampions, de flonflons ou de jour d’armistice, comme à la Libération. D’abord parce que nous n’allons pas passer du noir à la lumière en une nuit, le processus sera graduel. Ensuite, parce que nous ne sommes pas en guerre, même s’il existe certaines similitudes de temporalité avec le contexte martial.

Nous ne sommes pas en guerre !

En France, en Allemagne ou aux États-Unis, les présidents usent et abusent de la rhétorique belliqueuse pour désigner la pandémie de Coronavirus. Leurs discours rappellent ceux prononcés il y a des dizaines d’années, à l’aube des deux guerres mondiales, avec des références de mémoire collective et ce verbe martelé tous les jours : tenir. Il faut tenir au front, tenir pour respecter les mesures imposées, se surpasser dans la lutte. Toutefois, à l’heure actuelle, nous ne sommes pas en guerre, il n’y a pas de combats, de soldats, de capitulation. Si nous ne sommes pas en guerre, nous sommes bel et bien replongés en temps de guerre, comme l’affirment les historiens des mentalités.

Un autre temps

Il y a un mois, nous sommes entrés en confinement, mais également dans un nouvel espace-temps symbolique. Quelques jours avant, cette quarantaine semblait presque idyllique, certains la fantasmaient. La date butoir s’approchant, le temps s’est densifié, épaissi, canalisé vers un seul et unique sujet de préoccupation. C’est à cet instant que la perception des heures et des minutes bascule vers une impression d’infini. Stéphane Baudouin-Rousseau a pointé les ressemblances avec la Première Guerre mondiale : les soldats partaient la fleur au fusil, mais avaient bien vite déchanté. Au début, les autorités somment de tenir, promettent que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Ensuite, au fil des longues journées, la réalité se redessine, ce qui était accepté au début avec un certain romantisme devient plus difficile à supporter et chacun se demande quand tout cela va s’arrêter.

Parenthèses temporelles

L’histoire des mentalités démontre que les temps de guerre sont vécus comme des parenthèses temporelles après lesquelles chaque personne retrouverait sa vie d’avant exactement comme elle l’avait quittée. Tout un imaginaire se met en place, celui d’une pause, d’un à-côté presque irréel et les seuils de tolérance sont considérablement rabaissés. Ce n’est pourtant pas le cas et la douche froide n’en est que plus amère. Personne ne retrouve sa vie antérieure, le jour d’après n’existe pas, la réalité d’avant-guerre ou d’avant-crise ne nous attend pas sagement, intacte, prête à reprendre en oubliant ces parenthèses temporelles.

Une longue sortie de crise

Malgré tout, la lente extinction de l’épidémie sonnera comme une sorte de victoire d’après-guerre contre le Covid-19. La même rhétorique s’installera, celle de vainqueurs avec nos héros et nos figures sacrificielles. Rappelons néanmoins qu’il n’y aura pas de jour de gloire ou de grandes fêtes bibitives pour réveiller la vie d’avant. La sortie de crise se fera par étapes et même en temps de guerre, le jour de Libération n’est qu’un épisode symbolique. Celles et ceux qui rêvaient d’un moment magique nous rebasculant soudainement dans la réalité que nous avions quittée avant le confinement seront donc déçus.

(Ré)écoutez la capsule anti fake news de Françoise Baré

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