Matin Première

"Tout tend à la standardisation"

Cela fait partie de ces événements oubliés, occultés par le tintamarre de l’actualité j’allais dire bruyante, mais pas nécessairement si importante que cela. Seul ou presque des grands médias mondiaux, le Guardian anglais y a consacré un reportage : les îles Little Bay Islands seront évacuées.

Il s’agit d’îles situées à proximité de la très grande île de Terre-Neuve, au large du Canada – et qui d’ailleurs jusqu’à il n’y a pas si longtemps que cela était indépendante du Canada. Les îles de Little Bay sont habitées depuis fort longtemps, avec une identité insulaire spécifique. Ceci étant, suite à diverses crises économiques, en particulier dans le domaine de la pêche, le nombre d’habitants à l’année a décliné. Et, en vertu d’une loi de relocalisation, d’ici à la fin de l’année les derniers environ cinquante habitants quitteront définitivement leurs habitations.

Quelle importance, dira-t-on. Voltaire aurait ironisé sur les arpents de neige canadienne. Assurément, les vicissitudes de quelques habitants sur des îles lointaines ne nous concernent nullement – en apparence. Pour autant, au-delà du fait divers, c’est sa logique profonde qui devrait nous interpeller.

Durant des décennies sinon des siècles, alors que les moyens de transport étaient rudimentaires, que l’économie, du moins à certaines époques, n’était guère florissante, qu’il y ait des habitants en ces lieux n’était nullement un problème politique ou économique – bien au contraire.

De nos jours, période fière de ses exploits techniques, les villages reculés sont intenables d’un point de vue budgétaire et le gouvernement s’efforce, par diverses mesures et lois plus ou moins coercitives, d’y mettre fin. Le cas des îles de Little Bay n’est nullement unique en son genre, que ce soit au Canada ou ailleurs dans le monde dit développé : bien au contraire, l’économie moderne s’accompagne d’une pression sans équivalent dans l’histoire de normalisation des lieux habités.

Alors que naguère l’être humain vivait dans les lieux les plus divers et des façons les plus étranges, de nos jours tout tend à la standardisation, qu’il s’agisse des biotopes humains ou de la biodiversité humaine.

Si les villages d’antan avaient autant de ragots, ce n’était pas du fait d’un caractère vicieux des habitants, portés aux commérages ; simplement, les habitants du village, profondément divers, étaient un sujet d’émerveillement continuel – sans oublier le luxe que l’on avait alors de s’intéresser aux autres.

Mais je n’ai pas tout dit : en fait, l’évacuation des îles de Little Bay n’a pas été complète.

Deux habitants, particulièrement farouches, ont décidé, bravant la loi, de faire sécession de la communauté humaine et décidé de rester sur leur île coûte que coûte, en autarcie totale. Certains humains seront, quoi qu’on y fasse, par trop différents pour être normalisés, malgré les brimades et moqueries.

Gageons qu’il y aura parmi eux nombre d’autistes. N’importe.

Tel pourrait être, en fin de compte, le vrai motif d’espérance : que, par-delà les modes et impératifs du moment, la diversité profonde de l’être humain subsistera. Et assurera le jour venu le renouveau.

 

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