Matin Première

La bulle de Josef Schovanec : "La mort est une fabuleuse leçon de vie"

Pardon de faire une chronique quelque peu inhabituelle : j’ai en effet vécu sur le terrain un événement rare : le décès du sultan d’Oman, Qabus ibn Saïd. Difficile de sous-estimer ce bouleversement : le sultan Qabus, ou plutôt comme on disait : Sa Majesté Qabus ibn Saïd ibn-Taymûr, le Puissant, qu’Allah le garde et protège, était sur le trône depuis une éternité.

Même les plus anciens n’avaient pas connu d’autre sultan que lui, et son portrait, immuable, avait fini par faire un avec les montagnes du désert. Monté sur le trône alors que le pays comptait moins de 10 km de routes et où l’esclavage était légal, il l’a transformé en un pays prospère et moderne.

Dans un pays des plus paisibles, où il ne se passe pour ainsi dire jamais rien, le décès du sultan est un séisme sans égal. Qui plus est à Salalah, la ville natale du sultan. Il m’a été donné de suivre en direct à la radio et dans les rues ce qui se passait. Les rues vides, les vieux sheyks, en costume traditionnel, le regard perdu, réprimant quelques secousses dues aux larmes. Puis, après les prières et paroles de deuil, l’annonce officielle. En Europe, il n’y a plus depuis plusieurs décennies de speaker officiel pour les grands événements, ceux pendant lesquels le pays entier s’arrête et retient son souffle.

J’ai suivi l’annonce en direct ce samedi matin : parlant d’une voix lente, dans un arabe particulièrement distingué avec nombre de tournures archaïques, le speaker du conseil militaire, après avoir égrené les noms des dignitaires ayant assisté à la rencontre, a fini par lâcher : Haitham ben Tariq al Saïd est (moment de silence) sultan d’Oman. Qu’Allah le garde et protège.

Ce sont des moments difficiles à oublier et qui ne font plus partie de la culture occidentale. On aurait tort de dire que les pays occidentaux sont plus " avancés ", si ce mot a un sens, que les passations de pouvoir se déroulent autrement, que le sort du pays est moins lié à une personne donnée.

Ce qui m’a frappé, c’est le caractère naturel du déroulement de la succession : alors que pour ainsi dire aucun Omanais, mis à part les plus âgés, n’a connu, durant son âge adulte, une succession sur le trône, il n’y a eu aucun couac. A mon avis, il faut y voir la bien plus grande aptitude de la culture locale, fondée sur les tribus et les serments d’allégeance, à aborder les questions existentielles fondamentales, celles de la mort, de la chaîne des générations, quand tous, même les plus puissants, font retour à une tombe perdue quelque part dans les sables du désert.

D’une certaine façon, la mort est une fabuleuse leçon de vie.

 

 

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