Matin Première

L'œil de Pierre Marlet : Des clés pour comprendre l'histoire du conflit qui se joue dans le Haut Karabagh

L'oeil de Pierre Marlet : Des clés pour comprendre l'histoire du conflit qui se joue dans le Haut Karabagh
L'oeil de Pierre Marlet : Des clés pour comprendre l'histoire du conflit qui se joue dans le Haut Karabagh - © scaliger - Getty Images/iStockphoto

Difficile de comprendre ce qui se passe au haut Karabagh où depuis plusieurs semaines un conflit meurtrier a repris et inquiète de nombreux pays dont la Belgique. Pierre Marlet a analysé les enjeux, les causes, et les potentielles conséquences de ce conflit.

 

400 morts en deux semaines

La toute nouvelle ministre des affaires étrangères Sophie Wilmès demande que le point soit mis à l’agenda du conseil de sécurité des Nations Unies dont la Belgique est membre pour l’instant. Voilà qui témoigne d’une réelle préoccupation internationale face à l’escalade militaire dans le Haut Karabagh : depuis 2 semaines, il y a eu au moins 400 morts et si l’on en croit le gouvernement local, la moitié de la population a quitté sa maison pour se mettre à l’abri. Ce week-end un cessez-le-feu a été déclaré mais il est fragile et les 2 belligérants s’accusent mutuellement de le rompre régulièrement.

Une région compliquée où plusieurs ethnies cohabitent

Si vous trouvez que notre petite Belgique est compliquée, ce n’est en fait rien par rapport aux enjeux conflictuels de cette région montagnarde entre Mer Noire et Mer Caspienne : on y trouve des dizaines d’ethnies différentes issues de familles aussi différentes que les Indo-Européens, les turco-mongols, les Sémitiques et les caucasiques qui comprennent notamment les Géorgiens et les Tchètchènes.

Dans ce groupe caucasien, on répertorie une soixantaine de langues.

Ajoutons-y au plan religieux que le Caucase est une zone de fractures entre d’une part des chrétiens – divisés entre orthodoxes et catholiques et d’autre part les musulmans – eux aussi divisés entre chiites et sunnites, et vous avez là tous les ingrédients d’une région vraiment très compliquée.

Ajoutons-y que cette région montagneuse est militairement extrêmement difficile à contrôler.

Durant la seconde guerre mondiale, l’armée allemande avancera jusqu’au Caucase, elle espérait parvenir jusqu’aux champs de pétrole de Bakou capitale de l’Azerbaïdjan mais elle n’arrivera pas jusque-là, restant empêtrée dans ce Caucase propice à la guérilla.

Quelles sont les raisons de ce conflit qui ne date pas d’hier ?

 

Pour faire simple on va dire que c’est un peu la faute de Staline.

Staline qui est d’ailleurs originaire du Caucase puisqu’il est né en Géorgie qui faisait alors partie de l’Empire russe qui, au début du 19e siècle, a pris le Caucase à l’Iran qui s’appelait alors la Perse.

A la révolution bolchevique de 1917, l’empire russe se disloque et les républiques d’Arménie et de l’Azerbaïdjan vont proclamer leur autonomie et elles se disputent toutes les deux le Haut Karabach.

Il faut trancher : le bureau caucasien du parti bolchévik se réunit en présence de Staline et il décide que le Karabach fera partie de l’Azerbaïdjan.

La région est pourtant peuplée majoritairement d’Arméniens.

Dès lors, lorsqu’en 1991, lorsque c’est l’Union soviétique qui disparaît, les mêmes causes produisent les mêmes effets : le Haut Karabach proclame son autonomie ce que refuse l’Azerbaïdjan qui envoie ses troupes.

L’Arménie soutient le Karabach, le conflit fait alors 30.000 morts et il faut attendre 1994 pour qu’un cessez-le-feu soit proclamé sous les auspices de la Russie, des Etats-Unis et de la France. Mais le problème n’est pas réglé puisque le Haut Karabach a proclamé son indépendance mais elle n’est reconnue par personne.

 

Pourquoi ce conflit oublié a-t-il subitement repris vigueur il y a deux semaines ?

C’est une très bonne question à laquelle on ne peut répondre que par le contexte international.

C’est l’Azerbaïdjan qui a lancé l’offensive, déclenchant évidemment la réaction immédiate de l’Arménie. Or ces deux voisins ont des capacités militaires comparables et on peut légitimement se dire que si les Azéris ont décidé de passer à l’offensive, c’est qu’ils se sentaient autorisés à le faire, autrement dit qu’ils bénéficiaient d’un soutien.

  • Un soutien, mais de qui ? Sûrement pas de la Russie qui a toujours soutenu les deux pays et a tenté de maintenir l’équilibre entre eux, dans une zone qu’elle considère comme son pré carré.
  • Alors qui ? A la frontière de l’Azerbaïdjan, du Karabach et de l’Arménie, on trouve l’Iran. Mais la République islamique semble surtout embarrassée par ce conflit à ses frontières qui est plutôt pour elle facteur de déstabilisation. En fait, parmi les puissances régionales, tous les regards se tournent plutôt vers la Turquie. D’autant que selon l’observatoire syrien des droits de l’homme, des combattants syriens pro turcs sont présents au Karabach. Une accusation relayée par le président français Emmanuel Macron qui a demandé des explications au président turc Recep Yassip Erdogan. Et on sait qu’entre ces deux-là, ce n’est pas le grand amour…

Mais pourquoi la Turquie jouerait-elle ainsi au boutefeu dans le Caucase ?

Parce que sa stratégie actuelle est fondée sur une forme de provocation et d’intimidation : elle le fait en s’impliquant dans le conflit en Libye, elle le fait aussi en envisageant d’exploiter le gaz en Méditerranée, se heurtant ainsi à la Grèce et donc à l’Union européenne.

Et si elle a une telle audace, c’est parce que la Turquie, avec ses millions de réfugiés syriens, peut agiter à sa guise la menace d’ouvrir ses frontières et de les laisser pénétrer en Europe, avec les conséquences politiques que l’on devine.

Bref, morale de l’histoire : ce vieux conflit très enraciné au Haut Karabach resurgit au gré des tensions internationales et cache souvent d’autres intérêts géopolitiques que le contrôle de ce territoire lointain du Caucase.

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK