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Josef Schovanec : " Le Covid est une catastrophe, puisqu'il devient peu à peu illégal de vivre une vie humaine hors du champ de la médecine"

La bulle de Josef Schovanec : la santé nous rattrape toujours, qui que l'on soit
La bulle de Josef Schovanec : la santé nous rattrape toujours, qui que l'on soit - © Tous droits réservés

Une information de la plus haute importance ne vous a sans doute pas échappé : selon le livre paru il y a quelques jours à peine, intitulé The Royal Governess, qui parle de l’enfance de SM la Reine d’Angleterre, cette dernière, que l’on pardonne le crime de lèse-majesté que je m’apprête à commettre, souffre d’un grand nombre de troubles mentaux.

Par exemple, les livres dont elle faisait usage durant ses jeunes années étaient toujours parfaitement rangés. De même pour ses chaussures et vêtements. Pire encore : lorsque sa gouvernante, Marion Crawford, l’avait interrogée sur les raisons la poussant à si bien ordonner le contenu de son plumier, la future Reine répondit : car ainsi je me sens plus sereine.

Dès lors, les diagnostics sont inévitables : syndrome obsessionnel compulsif, trouble de déficit de l’attention, hyperactivité et Dieu sait quoi encore. En somme, une longue liste de troubles mentaux, synonymes d’autant d’années de thérapies diverses et de containers de médicaments. Du moins de nos jours, car à l’époque on disait simplement : " une jeune fille soigneuse et appliquée ".

De toute évidence, il ne s’agissait pas d’un état transitoire, mais de qualités qui ont perduré tout au long de sa vie : aujourd’hui, de quelque bord politique que l’on soit, on ne peut que s’incliner face à tant de décennies de service, sans le moindre couac.

La psychiatrisation de tous les comportements

On aurait tort de croire que la psychiatrisation ne touche que la Reine d’Angleterre. Nombre de figures connues de notre époque subissent précisément le même sort. A tout hasard, on pourrait citer Elon Musk, dont la liste des diagnostics psychiatriques s’allonge de jour en jour, tournant le plus souvent autour de l’asocialité, de la perversion narcissique, et j’en passe. Bien que cela soit légèrement différent, je note que, depuis peu, les articles de Wikipédia sont systématiquement réécrits pour ajouter des commentaires, généralement purement spéculatifs et ne reposant sur aucune preuve, sur diverses particularités ou troubles sexuels de quasiment n’importe quelle figure de l’histoire.

Inutile de continuer la liste. On pourrait s’en réjouir d’une certaine façon, en disant que, par exemple, les personnes ayant un TOC verront qu’une personnalité illustre, à l’instar de la Reine d’Angleterre, souffre du même trouble. Toutefois, à force de fréquenter l’univers médical, je ne pense pas que les praticiens fassent le lien entre telle figure illustre et la personne dans leur cabinet : aux puissants comme Elon Musk on donnera carte blanche, n’imposera aucun traitement ni carcan médical, aux petites gens du quotidien on trouvera une telle liste de maladies qu’une vie entière devra être consacrée à suivre les traitements.

La médicalisation massive

Avec un phénomène pervers additionnel : l’infinie démultiplication des troubles et problèmes psychiatriques fait qu’il est à peu près impossible d’échapper à une vie entière sous le signe des soins et traitements dès lors que, une fois, par le plus grand des hasards, on a mis le doigt dans l’engrenage. Ce n’est pas tant la bonne santé mentale qui peut dispenser des soins, mais seul un statut social respectable.

Dans la pratique, si vous êtes un enfant d’origine étrangère votre risque de passer plus de temps dans l’univers de la santé plutôt que dans celui de l’école est démultiplié. Si vous êtes un enfant, notamment un garçon, que naguère on aurait dit plein de vie, vous alimenterez selon toute vraisemblance le budget de diverses usines pharmaceutiques durant de longues années. Et ainsi de suite.

Comment vivre sa vie hors du champ de la médecine ?

Quasiment au quotidien je rencontre de ces personnes dont le suivi médical est lourd, qui parfois prennent des médicaments très handicapants depuis des décennies, mais dont, au fond, on ignore tout de la nature de la maladie supposée. Tout au plus apprend-on que la personne, vingt ans auparavant, n’était toujours pas mariée à l’âge où on est censé l’être, ce qui a justifié les premiers traitements.

La chance de la Reine d’Angleterre avait été de naître en un temps où l’on pouvait avoir un avenir indépendamment de son statut psychiatrique ou médical – quelques rares cas extrêmes exceptés. Où l’on pouvait commencer une vie nouvelle quel que fût le profil de la personne, y compris personnes ne parlant pas. Où le soin et le traitement n’étaient pas l’horizon indépassable de l’être humain.

Dans cette optique de la médicalisation croissante, le Covid est une catastrophe, puisqu’il devient peu à peu illégal de vivre une vie humaine hors du champ de la médecine. Ce pourrait être l’un des plus sinistres héritages de l’année 2020 en Europe.

 

 

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