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Joe Biden reconnaît le génocide arménien : quel est le poids de ces mots ?

Chaque 24 avril : on commémore le sort funeste des Arméniens en Turquie. Et ce samedi, c’est historique, Joe Biden a employé les mots suivants : " en ce jour, on se souvient de tous ceux qui ont péri dans le génocide arménien de l’époque ottomane ". La Turquie parle, elle, de massacres et refuse avec fermeté que l’on parle de génocide et a d’ailleurs convoqué l’ambassadeur américain pour dire qu’elle n’avait de leçon à recevoir de personne sur son histoire : parler de génocide arménien en Turquie peut vous envoyer en prison. Est-on sûr que le mot soit réellement approprié ?

 

De l’allusion à la reconnaissance officielle

 

Historique parce que c’est la première fois qu’un président américain utilise de tels mots dans un communiqué officiel. Pour être précis, un autre président américain l’avait déjà fait, en l’occurrence Ronald Reagan au début de son mandat le 22 avril 1981 mais c’était dans le cadre de la commémoration d’un discours sur l’holocauste où il avait dit ceci : " comme le génocide des arméniens avant lui et comme le génocide des Cambodgiens qui le suivit, les leçons de l’holocauste ne doivent jamais être oubliées ".

Autrement dit, c’est une incise, une allusion ; ce samedi, il s’agit d’une reconnaissance officielle du président américain qui, on le notera tout de même, ne le fait pas dans un discours mais seulement via un communiqué, un communiqué publié- ce n’est pas un hasard – le jour du " remembrance day ", la journée officielle qui commémore la déportation des intellectuels arméniens arrêtés dans ce qui s’appelait encore Constantinople le 24 avril 1915.

 

Que s’est-il passé exactement pour les Arméniens en 1915 ?

 

Durant la première guerre mondiale, la Turquie ottomane combat aux côtés des Autrichiens et des Allemands avec comme premier adversaire la Russie tsariste, alliée aux Français et aux Anglais.

En janvier 1915, les Turcs attaquent les Russes dans le Caucase mais ils sont battus à la bataille de Sarikamis. Or, celui qui commande l’armée turque c’est Enver Pacha, l’homme fort de l’Empire ottoman et il va imputer sa défaite aux Arméniens qui combattent dans son armée.

C’est contraire aux faits établis mais la propagande fonctionne à merveille : les Arméniens sont des chrétiens, ils sont donc favorables aux Russes, bref c’est l’ennemi intérieur de la Turquie, il faut s’en débarrasser.

Dès février 1915, des milliers d’Arméniens sont massacrés dans la région officiellement pour désertion et deux mois plus tard le 24 avril 1915 commence l’arrestation des notables et intellectuels arméniens. Le ministre de l’intérieur Talaat Pacha organise alors la déportation de tous les Arméniens par convoi ferroviaire vers la Syrie qui faisait alors partie de l’empire ottoman. On y improvise des camps de concentration et les survivants sont poussés vers le désert où ils meurent de soif. Le nombre de victimes nous est fourni par Talaat Pacha lui-même : dans son carnet personnel, il estime la population arménienne en 1914 à 1 600 000 et en 1916 ils n’étaient plus que 370 000 : 1 million 230 000 morts, les trois quarts des Arméniens vivant dans l’empire ottoman ont été massacrés.

 

Génocide : le mot, est-il approprié ?

 

 

Le mot génocide a été créé en 1943 par un juriste juif polonais réfugié aux Etats- Unis Raphael Lemkin. Forgé sur le mot grec " genos " clan ou race et le latin " caedere " tuer, le " génocide " écrit-il concerne " des actes dirigés contre des individus non pas en tant qu’individus mais comme membres d’un groupe.

Et ce terme passera à la postérité parce qu’il est repris tel quel dès 1946 dans une convention des Nations Unies pour la prévention et la répression du génocide défini comme l’intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel.

La définition de génocide est postérieure aux massacres des Arméniens de 1915 et de 1916. Alors le mot génocide peut-il vraiment s’appliquer ici ?

La question n’est pas sans fondement puisque Raphaël Lemkin justifie lui-même la création de son nouveau concept pas ces mots : " de nouvelles conceptions demandent de nouveaux termes ". Autrement dit, c’est bien la Shoah, l’extermination systématique et organisée des Juifs par les Nazis qui lui inspirent ce qui va constituer une nouvelle notion en droit international.

Et dans son esprit, le terme ne doit pas être galvaudé et utilisé pour n’importe quel massacre au risque de banaliser l’intensité du crime de génocide, c’est — à-dire qu’il convient de prouver à la fois l’intention d’une extermination totale d’un peuple ou d’une communauté mais aussi la mise en place d’une organisation pour le faire.

Alors, est-ce le cas du massacre des Arméniens dans l’empire ottoman en 1915 et en 1916 ?

Pour Raphaël Lemkin, la réponse est clairement oui : dans ses écrits, il se réfère à la Shoah mais aussi à l’Holodomor, les massacres commis dans les années 30 contre le peuple ukrainien par la Russie stalinienne et au génocide arménien. Concernant ce dernier, les preuves historiques ne manquent pas, malgré les dénégations répétées du gouvernement turc.

 

La Turquie prête à tout pour dissuader les autres pays de reconnaître ce génocide ?

 

D’où l’importance de la déclaration de Biden qui finalement ne fait que s’aligner sur la résolution reconnaissant le génocide arménien votée par le Congrès américain en 2019. Donald Trump avait refusé d’employer le terme pour ne pas froisser l’allié turc. C’est exactement pour la même raison qu’un de ses prédécesseurs Gérald Ford avait réussi dans les années 70 à bloquer pareille résolution.

Aujourd’hui une trentaine de pays dans le monde reconnaissent officiellement le génocide, ainsi que le Parlement européen. L’ONU reste plus frileuse, on peut juste parler de reconnaissance indirecte. L’ONU qui reconnaît par contre explicitement le génocide des Tutsis au Rwanda et, via le tribunal pénal international, le génocide des musulmans bosniaques à Srebrenica. On le voit, l’emploi du mot génocide reste délicat et dépend souvent d’un contexte politique.

Reste une certitude : l’acharnement de la Turquie à refuser le terme de génocide pour qualifier le massacre des Arméniens il y a plus d’un siècle montre combien ce terme jette l’opprobre sur celui qui l’accomplit et illustre de façon exemplaire le poids de certains mots.

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