Matin Première

"Je suis Samuel", "Je suis Charlie", une histoire qui se répète tristement

On peut donc " mourir d’enseigner " comme on peut mourir de dessiner. L’assassinat de Samuel Paty intervient en plein procès " Charlie hebdo " et ces deux événements tragiques raisonnent clairement l’un avec l’autre.

Hier place de la République à Paris, au milieu de la foule qui rendait hommage à Samuel Paty, un homme a repris à la guitare ce célèbre titre d’Hugues Aufray " Adieu Monsieur le professeur"Un moment qui témoigne de l’émotion collective ressentie dans toute la France après la décapitation de Samuel Paty, ce professeur d’histoire de la région parisienne.

Quand on tue les journalistes et les dessinateurs de Charlie Hebdo, c’est parce qu’ils n’ont pas le droit de caricaturer ou de blasphémer.

Quand un professeur est décapité, il paie de sa vie le fait d’avoir montré des caricatures de Mahomet à titre exemplatif dans le cadre d’un cours d’histoire :

Cachez ce dessin que je ne saurais voir et si vous osez le montrer, vous risquez votre vie.

Tout cela en France, patrie des Lumières, pays de Voltaire et de Diderot, et où, comme dans tous ceux de l’Union européenne, les pires criminels ne sont pas condamnés à mort.

 

5 ans après Charlie, l’histoire se répète

Ce qui est à la fois glaçant et désespérant c’est que quelque part l’histoire se répète : les manifestations au nom de " Je suis Charlie " n’ont rien empêché.

Ce " je suis Charlie " nous avait pourtant fait chaud au cœur en janvier 2015.

Et depuis lors, les actions terroristes ont continué et le radicalisme continue bel et bien de ronger nos sociétés.

On l’avait presque oublié parce qu’avec l’affaiblissement voire l’éradication de Daesh, nous n’avons plus connu d’attaques massives comme celles de Bruxelles en mars 2016, mais l’assassinat de vendredi soir est assez révélateur de l’influence qu’un discours radical peut avoir.

 

 

Les faits

L’assassin est un jeune homme de 18 ans inconnu des services de renseignement et qui a donc posté sur Twitter le message suivant :

" De abdullah le serviteur d’allah à Macron le dirigeant des infidèles : j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Mohammed ".

Concrètement qu’avait fait cet enseignant ? Il avait organisé un débat en classe sur l’opportunité de la publication par Charlie Hebdo des caricatures de Mahommet. Un questionnement et non pas un acte militant, allant jusqu’à proposer aux élèves musulmans de ne pas regarder les dessins ou de quitter la classe dans l’hypothèse où ils auraient pu être heurtés.

C’est en tout cas ce qu’il a expliqué lui-même aux policiers quelques jours avant d’être assassiné.

Le père d’une élève de l’école avait alors immédiatement protesté contre l’initiative du professeur en se rendant à l’école puis au commissariat.

Cette protestation très virulente est-elle en lien direct avec l’assassinat ? C’est à l’enquête de le démontrer.

Quoi qu’il en soit le père en question a en tout cas appelé à la mobilisation contre ce professeur qu’il qualifie de voyou.

De l’endoctrinement à l’acte

Cela pose question à plusieurs niveaux : d’abord le fait que les réseaux sociaux sont coutumiers d’une violence verbale sans nuance qui peut avoir des conséquences très graves.

Le phénomène est hélas connu et universel.

D’autre part, en ce qui concerne le radicalisme, ce genre de message vient en quelque sorte légitimer un passage à l’action chez ceux qui ont en quelque sorte autonomisé la violence comme disent certains spécialistes du terrorisme. Autrement dit, pour le cas qui nous occupe, l’idéologie djihadiste a été tellement enracinée chez certains individus qu’ils n’ont pas besoin d’une organisation style Daesh pour passer à l’acte.

Pour le dire autrement, pour un individu comme celui qui a assassiné ce professeur, l’endoctrinement est tel qu’il peut passer seul à l’action quand il estime que c’est justifié.

Quelles conséquences politiques en France ?

Le président français Emmanuel Macron était justement en train de lutter contre le communautarisme et le fondamentalisme.

Une nouvelle loi est en préparation prévoyant par exemple de rendre l’école obligatoire dès 3 ans et de diminuer la possibilité d’enseignement à domicile.

Il faut donc renforcer la laïcité qui est aujourd’hui, juge l’Elysée, rongée par le fondamentalisme.

L’objectif du président était aussi de ne pas laisser le champ libre à Marine Le Pen et nul doute que cet objectif est rendu plus crucial encore vu le profil de l’assassin arrivé il y a 10 ans en France avec sa famille bénéficiant d’un statut de réfugié politique.

Les nombreuses manifestations républicaines de ce week-end rappellent celles de " Je suis Charlie " mais très vite viendront le temps des polémiques, des postures politiques et surtout des actions concrètes à mener.

Entre le souci d’éviter la stigmatisation d’une communauté fréquemment discriminée et la nécessité de réaffirmer les valeurs démocratiques ou républicaines comme disent nos voisins, le chemin est étroit surtout au moment où, de manière plus générale, la remise en cause, parfois intransigeante, de l’action publique est de plus en plus fréquente.

 

 

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