Matin Première

" Il y a autant de troubles bipolaires que de personnes "


On a souvent tendance à dire aux personnes qui souffrent d’une maladie mentale " secoue-toi, c’est dans ta tête ! ". Or, les maladies mentales, moins visibles sans doute, ont un impact énorme sur la vie de ceux et celles qui en souffrent et sur leur entourage. Marie Vancutsem est allée à la rencontre de personnes touchées par une maladie mentale, et de leur psychologue ou psychiatre. Dans ce premier épisode de "C’est dans la tête", elle explore la bipolarité.

Les différents types de bipolarité

Pour ce premier épisode, c'est Bénédicte, 51 ans, mariée et mère de trois enfants adolescents, qui a accepté de témoigner de sa maladie au micro de Marie Vancutsem.

Depuis des années, elle souffre de bipolarité de type II. Cela se traduit pour elle par des dépressions récurrentes à intervalles irréguliers. Elle n'a par contre pas de "pics vers le haut", ce qu'on appelle dans le langage médical des "phases maniaques". 

Il existe en effet plusieurs types de bipolarité, et autant de nuances pour chaque personne qui en souffre.

Pour définir la bipolarité de type I, la plus connue, imaginez une ligne du temps sinusoïdale : les oscillations vers le bas sont les épisodes dépressifs, les oscillations vers le haut, ce sont les phases maniaques. 

 

 

Qu’est-ce qu’une phase maniaque ?

Pierre Schepens, directeur général de Silva médical, définit une phase maniaque par un afflux de réactions émotionnelles primaires que le cerveau cognitif, le cerveau plus "intellectuel", ne comprend pas et ne peut plus contrôler.

C’est un peu comme quelqu’un sous coke en permanence, qui ne va plus dormir, ses idées se percutent, ça va dans tous les sens.

Pierres Schepens poursuit et explique que lors d’une phase maniaque, "les gens ne parviennent plus à se concentrer. A un moment, on arrive à un seuil d’irritabilité où les gens n’entendent plus les autres, n’ont plus de regard critique sur leurs projets, et peuvent par exemple se mettre dans des situations économiques très délicates, voire même de ruine."

Selon le psychiatre, ces phases maniaques peuvent parfois obliger à avoir recours à la loi de protection des malades mentaux, c’est-à-dire hospitaliser des gens contre leur volonté, par le biais de la justice "parce qu’ils se mettent en danger, mais aussi peuvent mettre en danger les autres".

Comment détecter la bipolarité ?

Bénédicte explique qu’au départ, sa maladie s’est manifestée comme une simple dépression. Une situation difficile à comprendre et à vivre pour elle, d’autant qu’elle n’était pas identifiée comme le symptôme d’une maladie plus complexe.

Au départ, ça s'est manifesté comme une simple dépression, sans que je puisse comprendre réellement ce qui m’arrivait parce que j’ai le goût de vivre, je suis plutôt optimiste. Mon médecin traitant voyait plutôt ça comme des dépressions.

Finalement, Bénédicte consulte le docteur Schepens, qui pose le diagnostic de la bipolarité de type II. Ces épisodes dépressifs devaient être vus comme un ensemble, et non des évènements sans rapport les uns avec les autres.

Du temps pour le diagnostic, du temps pour apprivoiser la maladie… Bénédicte essaye aujourd'hui d'anticiper les symptômes annonciateurs, chez elle, d'une phase dépressive. " C’est une maladie chronique dont on ne se débarrasse pas. J’ai un traitement de fond que je prends de manière tout à fait régulière et sans me poser de questions, ça reste stable mais je peux tomber dans des moments de grande angoisse. Je dois être attentive à ma fatigue, à mon hygiène de vie. Bien souvent c’est trop tard, mais peut-être que plus le temps avance, plus j’arrive à détecter les moments critiques."

 

En effet, chez les personnes bipolaires, lors d'un épisode dépressif ou maniaque, on constate une récurrence dans les signes annonciateurs, d'où l’intérêt d’être bien suivi.

L'entourage doit également rester très alerte et observateur. Pour Bénédicte, il joue un rôle fondamental dans la prévention de ses phases dépressives :

Mon mari, mes enfants, mes amis sont un véritable baromètre pour moi.

Une maladie à plusieurs visages

Pierre Schepens explique qu’il n’y a pas de mode d’emploi de la bipolarité. Si c’est bien une maladie neurobiologique, relativement indépendante du contexte extérieur, il y a de multiples façons de la vivre.

" Il y a des gens qui, du fait de la bipolarité, ont besoin d’une très grande stabilité. Mais j'en connais d'autres qui travaillent dans ses soins intensifs ou aux urgences et qui gèrent ça très bien."

Pour le psychiatre, le message principal à retenir c’est qu’il n’existe pas un seul type de bipolarité avec pour chaque personne les mêmes symptômes, les mêmes conséquences et le même traitement. Au contraire, précise-t-il :

Il y a autant de troubles bipolaires que de personnes.

L’acceptation : clé de la sérénité

S’il existe autant de troubles bipolaires que de personnes, pour Bénédicte, une des clés pour apprendre à vivre avec la maladie, c'est l’acceptation.

Selon elle, l’acceptation n’est pas négative et n’est pas synonyme de résignation. Cette phase permet plutôt de garder ses ressources pour se battre là où elle peut se battre et concentrer son énergie sur ce qu'elle est en mesure de contrôler dans sa maladie.

 

Je m’en sors maintenant, mais c’est vrai que dans les moments où on est au fond du trou, qu’on se dit qu’on vivra toujours avec cette maladie, même si on sait qu’on ne doit pas s’y identifier c’est très compliqué. Il faut accepter, il faut vraiment passer par l’acceptation, c’est essentiel.

 

" C’est dans la tête " est un podcast sur la santé mentale réalisé par Marie Vancutsem et Jonathan Rémy.  Le domaine est tabou, peut faire peur et drainer une foule de préjugés. C'est ce que nous tentons de déconstruire au travers de six rencontres faites à l'hôpital de jour de la Clinique de la Forêt de Soignes. Dans chaque épisode, nous nous intéressons à une pathologie au travers d'un témoignage fort et du regard de l'équipe médicale sur place.

 

 

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