Matin Première

Futur Simple : "On peut être à la fois écologiste et transhumaniste"

Pour parler du futur, nous créons toutes sortes de récits, à partir de ce que nous connaissons du présent. Nous écrivons des histoires qui nous permettent d’entrevoir ce que sera demain. Rencontre, dans cet épisode de Futur Simple, avec un prospectiviste. Antoine Buéno est essayiste et romancier. Il a enseigné la science-fiction et l’utopie à Science-po Paris. Il est également conseiller au Sénat français sur les questions de prospective et de développement durable.

Qu’est-ce que c’est, au juste, un "prospectiviste" ?

C’est quelqu’un qui n’a pas de boule de cristal. Ce n’est pas une diseuse de bonne aventure, ou un prophète. C’est quelqu’un qui essaie d’élaborer un scénario d’avenir à partir de choses supposées sérieuses : des données chiffrées, des rapports, des analyses, qui permettent d’établir ces fameux scénarios. Plus précisément, un prospectiviste doit établir un cadre d’analyse assez large et ensuite se mouiller pour dire n’importe quoi au sein de ce cadre d’analyse. Parce que, bien sûr, il n’est pas possible de prévoir l’avenir. Le dernier rôle du prospectiviste – si le prospectiviste a un rôle ! – est de formuler des hypothèses dont il espère qu’elles ne se réaliseront pas. Faire des mises en garde, en disant : "attention, voici telle ou telle évolution pour laquelle il faut agir". Si on est un très très bon prospectiviste, dans ce cadre-là, ce que l’on prévoit ne se réalise pas, n’advient pas.

Le prophète vous annonce l’avenir en vous disant qu’il l’a vu et que c’est sûr. Moi je vous annonce tout de suite que je suis à peu près sûr de me tromper à peu près partout.

Ça veut dire que ce n’est pas grave, pour un prospectiviste, de se tromper ?

Ce n’est pas un problème de se tromper. C’est toute la différence qu’il y a entre le prophète et le prospectiviste. Le prophète vous annonce l’avenir en vous disant qu’il l’a vu et que c’est sûr. Moi je vous annonce tout de suite que je suis à peu près sûr de me tromper à peu près partout. Mais je n’espère pas complètement.

Quels sont, selon vous, les grands discours prospectifs ?

Il y a une forme de confiscation du discours prospectif par deux discours : les discours de l’effondrement et le discours du transhumanisme. Le discours de l’effondrement, c’est de dire que, pour des raisons écologiques, notre civilisation - la civilisation thermo-industrielle - court à sa perte dans un avenir plutôt proche. Même si les collapsologues – c’est comme ça qu’on appelle ceux qui tiennent ce discours de l’effondrement – ne donnent pas de date. Mais ils disent que notre mode de vie n’est pas soutenable, même à court ou moyen terme. De l’autre côté, on a le discours du transhumanisme qui est radicalement opposé, qui nous dit que la science et la technologie sont sur le point de faire de nous de véritables Dieux, et de régler tous nos problèmes. Ces deux discours, on ne peut pas les jeter à la poubelle. Ils s’ancrent dans quelque chose de réel et ce sont les deux phénomènes structurants, majeurs, fondamentaux de notre avenir : d’un côté, la crise environnementale et de l’autre la révolution technologique. En revanche, les conclusions que tirent à la fois collapsologues/effondristes et transhumanistes me semblent sacrément exagérées.

Ça veut dire que collapsologues et transhumanistes sont les deux extrémités d’un même spectre ?

Ce sont les deux extrêmes entre lesquels on doit, à mon sens, penser l’avenir. Parce que l’effondrement est possible et il est tout à fait évident que notre mode de vie n’est pas durable, d’une part. Et d’autre part, si le progrès et la technologie se poursuivent durant dix, vingt, trente, cent ans, je suis persuadé que les transhumanistes ont raison, on accédera, par exemple, à une forme d’immortalité. On mettra au point des intelligences artificielles dites fortes, c’est-à-dire qui auraient des capacités supérieures ou égales au cerveau humain. Leurs prédictions pourraient se réaliser. Mais pas tout de suite.

Quand vous commencez à considérer la mort et la vieillesse comme des maladies, vous cherchez des remèdes. A partir du moment où on commence à chercher des solutions et des remèdes, il est possible d’en trouver.

Est-ce que vous entrevoyez, aujourd’hui, un fondement scientifique au fait qu’un jour l’homme et la machine fusionnent, au fait que l’homme devienne immortel ?

Un fondement scientifique, je serais tenté de vous dire non. Un fondement philosophique, oui. Il y a eu une énorme rupture, peut-être la plus grande rupture de l’histoire de l’humanité qui s’est opérée avec la Renaissance et les Lumières. On ne s’en est pas aperçu au départ, mais ça a consisté, avec la notion de progrès, à regarder la mort différemment. La mort et la vieillesse. A tout à coup les considérer comme des maladies. Et aujourd’hui, on est en plein dedans. Quand vous commencez à considérer la mort et la vieillesse comme des maladies, vous cherchez des remèdes. A partir du moment où on commence à chercher des solutions et des remèdes, il est possible d’en trouver. Après, le fondement scientifique de l’immortalité, aujourd’hui, on ne l’a pas. On n’est pas, aujourd’hui, poche de l’immortalité. Mais j’en rêve.

Et en même temps, vous êtes préoccupé par les questions environnementales !

J’ai une énorme préoccupation – ce qui n’est pas très original – pour les questions environnementales, pour l’effondrement de la biodiversité, et le réchauffement climatique. Ces phénomènes peuvent poser d’énormes problèmes, voire de véritables catastrophes dans un avenir assez proche.

Ça veut dire que vous êtes à la fois écologiste et transhumaniste ?

C’est exactement ça ! Et ce qui est très étonnant, c’est de me sentir si seul.

En même temps, est-ce que ce n’est pas une position paradoxale ?

Je suis totalement écolo. Je suis extrêmement imprégné de la question et de l’urgence, de la nécessité, du danger que la crise environnementale fait courir à l’ensemble de l’humanité. Et d’un autre côté, je rêve du transhumanisme et je crois que sans utiliser la carte du tout technologique, la technologie sera aussi déterminante pour nous permettre de réajuster notre rapport à l’environnement. Sans penser – j’insiste ! – que le tout technologique nous permettra de le faire, comme le disent trop souvent les discours transhumanistes.

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