Matin Première

Faut-il s'éloigner soi-même de la société pour en être moins rejeté ?

Les liens étroits entre animaux et politiques
Les liens étroits entre animaux et politiques - © Tous droits réservés

L’actualité n’est pas qu’une affaire de bipèdes humains. Cette année, la mousson en Inde a acquis une dimension imprévue : grâce à elle, des singes ont fait une expérience politique formatrice.

L’histoire semble tirée droit du Mahâbhârata, ce grand poème épique fondateur de civilisation venu du fond des âges, semblable aux poèmes homériques en Europe : il était une fois, à la fin de la saison sèche, dans l’État de Chhattisgarh, un groupe de singes...

Les précipitations abondantes de la mousson étant venues, les singes se mirent à fuir la montée des eaux et se réfugièrent sur les hauteurs. Les eaux, toutefois, toujours plus hautes, finirent par encercler la colline où les singes avaient élu domicile de fortune : ils étaient pris au piège de l’île.

Les autorités indiennes, soucieuses de trouver une issue heureuse à la captivité de ces nouveaux Robinson, bâtirent un pont en bambou de 300 m afin de leur permettre de rejoindre leur habitat d’origine. Las, les singes, en dépit de tous les stratagèmes tels que des bananes disposées sur le chemin, semblent se plaire sur leur île et ne souhaitent pas revenir sur leur terre natale.

Nous le savons depuis Esope, les singes tiennent le rôle des humains dans les fables.

L’histoire des singes de l’île est, en définitive, la transcription en un conte oriental de l’histoire même de l’humanité : suite à une catastrophe, tel groupe humain ou tel héros se met en route.

Qu’il s’agisse d’Agamemnon ou d’Abraham, quel sens aurait l’aventure humaine s’il n’y avait pas eu un problème initial rendant le départ inéluctable ? Nombre de mes amis autistes ont ainsi pris la route du lointain, en quête d’un lieu d’accueil, d’une vie marquée par autre chose que l’exclusion.

Il est assez ironique que les personnes les mieux intégrées dans la vie, qui ont en apparence le mieux réussi, qui ont une par trop grande maison et un métier trop attractif, précisément écrivent le moins l’histoire du monde.

Toutefois, il y a mieux encore : dans l’histoire des singes en Inde, les experts étaient face à une énigme : les primates en question n’étaient pas censés vivre ailleurs que dans leur biotope d’origine, celui que les publications scientifiques leur assignaient.

Un paramètre que les savants n’avaient pas anticipé a joué : sur leur nouveau territoire insulaire, les singes ont des pêcheurs humains pour voisins, lesquels les approvisionnent copieusement en victuailles diverses. Oui, les études savantes avaient tout simplement oublié de compter sur la gentillesse des gens inconnus.

En vérité, c’est parfois loin de chez soi que l’on trouve son refuge, que l’on est accueilli.

Comme le dirait un proverbe sanskrit : s’il peut s’épuiser à la tâche quand on le charge de trop de biens, jamais un éléphant en voyage ne s’épuise de se porter lui-même. Et si devenir soi-même migrant était la clef de l’avenir ?

 

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