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Faut-il avoir peur de l'extrême droite en Allemagne ?

Faut-il avoir peur de l’extrême droite en Allemagne ?
Faut-il avoir peur de l’extrême droite en Allemagne ? - © Sina Schuldt - BELGAIMAGE

Rien ne va plus en Allemagne : la dauphine d’Angela Merkel démissionne après l’alliance entre son parti et l’extrême droite dans le Land de Thuringe et l’opinion en est traumatisée. Le pays se retrouve face à ses vieux démons. Pierre Marlet décortique la situation actuelle et la compare avec celle de 1930.

Troublantes similitudes

En Allemagne, le 27 octobre dernier, l’extrême droite passe de 11 à 23%. L’AfD devient le deuxième parti derrière la gauche radicale, Die Linke, tandis que les partis traditionnels, la CDU et le SPD, s’effondrent. Après trois mois de tractation, le président sortant, leader de Die Linke, finit par représenter sa candidature pour prendre la tête d’une coalition de gauche minoritaire. Surprise : voilà que le candidat du petit parti libéral centre droit se présente contre lui et qu’il est élu avec le soutien d’une grande partie des élus de la CDU et de ceux de l’AfD. Le centre droit s’allie avec l’extrême droite, comme la dernière fois en Allemagne, au début des années 30. Cet événement rappelle alors le terrible traumatisme découlant, à l’époque, de l’annonce d’une telle alliance.

 

"Nous avons obtenu la plus belle des victoires en Thuringe. À présent nous sommes vraiment un parti incontournable là-bas. Les partis de Thuringe, qui formaient auparavant le gouvernement, ne peuvent plus former de majorité sans notre participation". Ce texte ne date pas de février 2020, mais bien de février 1930 et il est signé Adolf Hitler. C’est en effet dans ce même Land de Thuringe que le parti nazi a obtenu son premier poste ministériel : en coalition avec la droite modérée de l’époque, Wilhelm Frick devient le ministre de l’Intérieur et de l’Éducation de Thuringe. Trois ans plus tard, Frick sera nommé ministre de l’Intérieur du Reich d’Adolf Hitler et en 1946, il sera condamné à mort au tribunal international de Nuremberg pour crime contre l’humanité.

Des conséquences lourdes

Face au tollé, la chancelière Merkel est alors intervenue pour désavouer les élus de la CDU de Thuringe en qualifiant l’acte d’impardonnable. Finalement, après n’être resté président que quelques heures, Thomas Kemmerich démissionne. Les conséquences de cette alliance aux relents funestes sont nombreuses. Premièrement, cela démontre que l’AfD, l’extrême droite allemande, possède un réel pouvoir de nuisance et qu’elle en joue habilement. Elle a d’abord fait échouer la réélection d’une coalition de gauche, elle a ensuite divisé la CDU, le parti de la chancelière, en montrant qu’une majorité des élus de Thuringe de la CDU préféraient s’allier à l’extrême-droite qu’à la gauche radicale. Enfin, le parti d’extrême droite accuse d’abus de pouvoir Angela Merkel et porte plainte contre elle qui, depuis Berlin, aurait fait échouer cette alliance entre droite et extrême droite. Deuxième conséquence : il n’y a plus de pilote dans l’avion du parti chrétien-démocrate allemand. C’est Angela Merkel, en fin de règne, qui est intervenue dans cette situation et non Annegret Kramp Karrenbauer qu’elle avait adoubée pour lui succéder à la tête du parti. Celle qui était déjà surnommée AKK vient de démissionner après cette désastreuse affaire et ne deviendra donc jamais chancelière. Une nouvelle bataille de pouvoir va ainsi s’ouvrir pour le contrôle du premier parti d’Allemagne, à un an et demi des élections. Troisièmement, cette affaire intervient dans un contexte général compliqué pour l’Allemagne : la première puissance économique du continent donne d’inquiétants signes de faiblesse. Contraste terrible pour le pays d’Angela Merkel qui est longtemps apparu comme tout-puissant en Europe, traversant avec insolence les crises que subissaient ses voisins et partenaires. Extrême droite, crise d’autorité et ralentissement économique forment un cocktail plutôt détonnant pour l’Allemagne.

Attention aux amalgames

Si la situation peut rappeler les années 30, il y a tout de même une différence de taille entre l’AfD et le parti national-socialiste d’Adolf Hitler : au 20e siècle, avec les SS et les SA, l’extrême droite semait la violence dans la rue, ce n’est plus le cas aujourd’hui. De plus, certains dirigeants de l’AfD ont aujourd’hui policé leur discours, un peu à l’image de Marine Le Pen en France. Cependant, le leader de Thuringe, Land dont il est ici question, Björn Hocke, reste pour le moins ambigu au sujet du passé nazi. Cet ancien professeur d’histoire a par exemple déclaré dans un discours que "les Allemands étaient le seul peuple à avoir implanté un mémorial de la honte au cœur de la capitale", référence au mémorial de l’Holocauste de Berlin. Au sein même de son parti d’extrême droite, certains trouvent qu’il va trop loin et le comparent carrément à Goebbels dans sa manière de s’exprimer. Les députés de la CDU avaient toujours condamné toute forme de collaboration avec l’extrême droite, ce sera finalement arrivé en Thuringe, pas loin de Weimar, la patrie de Goethe qui aimait se promener et méditer sur une colline boisée toute proche, l’Ettersberg. Et c’est précisément à cet endroit qu’en 1937 fut bâti un camp pour les opposants au nazisme, un camp de concentration. Il avait pour nom Buchenwald…

(Ré) écoutez l’œil de Pierre Marlet dans Matin Première

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