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Evènement : un mot qui peut désigner le pire comme le meilleur

Evènement : un mot qui peut désigner le pire comme le meilleur
Evènement : un mot qui peut désigner le pire comme le meilleur - © Rytis Seskaitis / EyeEm - Getty Images/EyeEm Premium

"Évènement " ou " événement " voilà un mot qui peut s’écrire de deux manières, mais dont les significations peuvent aussi être parfois diamétralement opposées, de l’heureux évènement à une actualité tragique, Laurence Rosier, linguiste a analysé les diverses significations du mot évènement dans Matin Première.

 

Evénement ou évènement ?

Depuis la réforme de l’orthographe de 1990, on peut en effet l’écrire à l’ancienne événement, ou évènement, plus conforme à la manière dont on le prononce. Même l’Académie française, bien connue pour sa modernité (sic) en la matière le dit de façon alambiquée : elle recommande évènement, donc la " nouvelle " orthographe, en ajoutant que " la graphie ancienne événement n’est cependant pas considérée comme fautive, encore que rien ne la justifie plus ". Mais aujourd’hui ce n’est pas la question orthographique qui m’a amenée à choisir ce terme, c’est hélas l’actualité dramatique des évènements au Liban.

 

Evènement positif, évènement tragique

 

Bien sur " évènement " peut désigner des activités positives, quand on dit par exemple " évènement culturel ", même si en cette période ce sont les annulations ou les fermetures de lieux culturels qui font la une ; voire dans l’expression " heureux évènement ", qui ne désigne pas n’importe quel évènement heureux mais le fait d’être enceinte, ce qui dans certains cas peut être, au contraire, un évènement malheureux.

 

Pas de trêve estivale pour les évènements dramatiques

 

Comme si l’actualité tragique avait la possibilité de s’arrêter au seuil de la belle saison. Mais les étés sont meurtriers, on vient de commémorer le lancement de la bombe little boy à Hiroshima ; un 8 août ce fut la catastrophe du bois du Cazier ; eurent lieu en été les attentats de Nice, la tuerie de Loriol, la catastrophe de Los Alfaques en 1978 où un accident de camion incendia un camping ; la canicule de 2003, au départ un évènement météorologique qui déboucha sur une crise sanitaire et tant de morts dans les maisons de repos…

 

Un évènement, plusieurs définitions

 

Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure,

il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter

disait Sartre.

L’événement, c’est d’abord le " fait divers " aléatoire et contingent, qui est arrivé quelque part et qui a été jugé suffisamment notable pour être rapporté par un grand ou un petit " reporter " affirme Jean Greisch.

Les réseaux sociaux nous ont en quelque sorte habitué.es à faire de chacune de nos activités un évènement.

Comme quand Twitter nous engage à gazouiller en nous demandant : quoi de neuf ? Mais aussi à pouvoir créer du spectaculaire en faisant d’un post, une photo, une vidéo un évènement de par sa viralité et sa propagation et sa capacité à susciter la polémique…

Les médias qui doivent en même temps divertir et informer fabriquent des évènements ou choisissent de les nommer de telle ou telle façon : on a vu l’évolution de l’emploi devenu plus systématique de féminicide au lieu de crime passionnel et qui reflétait la volonté de dénoncer une violence systémique à l’égard des femmes qui ne s’arrêtent pas non plus avec l’été, il y a dix-sept ans, Marie Trintignant succombait sous les coups un 1er août et l’ancienne bourgmestre d’Alost, Ilse Uyttersprot vient d’être tuée par son compagnon.

 

Pourquoi choisit-on de nommer un évènement de telle ou telle manière ?

Pour le comprendre, le rendre compréhensible voire rationnel.

Le 11 septembre 2001, on parla d’abord des deux tours jumelles pour ensuite aller vers une interprétation des actes en attentats et pour finir par une nomination qui rassemble autour d’une date commémorative le 11 septembre.

Lorsque le coronavirus a commencé à faire parler de lui en Chine, on a vu fleurir les titres associant au virus l’image de la peste. La pandémie nous touchant, on a adopté Covid19, certes plus juste mais surtout moins effrayant.

Pour le Liban on voit les titres descriptifs ‘double explosion’, des titres empathiques et remplis d’émotions (drame libanais, le chaos et la colère, l’apocalypse) mais aussi des titres critiques et politiques négligence meurtrière, crime affreux de négligence, et aujourd’hui le terme démission vient s’accoler à la catastrophe.

Les mots sont forts car ils servent à dire les émotions démultipliées et la crise… Il faudra attendre pour savoir sous quel nom ces évènements dramatiques s’inscriront dans la mémoire collective et dans l’histoire. Pensées aux victimes et au peuple libanais.

 

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