Matin Première

Enseignement : "Comment, à l'école, apprendre à faire de nos singularités des forces" ?

Les diversités sont au cœur de tellement d’enjeux d’aujourd’hui que la question est pour moi cruciale : " comment, à l’école, apprendre à faire de nos singularités des forces, et non des occasions de se blesser ? " – L’œil de Bruno Derbaix, sociologue et philosophe

« Rien dans la déclaration ne permet un réel travail sur cette question »

Il y a le décret inscription, mais il a pour but d’accroître la mixité, pas d’apprendre à mieux la gérer. Il y a aussi le fait de sensibiliser à la lutte contre le racisme ou de revoir l’enseignement de l’histoire coloniale. Et puis, en fin de texte arrivent deux lignes un peu isolées. On nous dit qu’il s’agit de développer une " pédagogie de la neutralité ".

Le décret neutralité, voilà donc un projet consistant

En tout cas les intentions sont bonnes. Si je devais en résumer les idées, je dirais qu’il s’agit d’être ouvert aux diversités tout en garantissant la laïcité de notre pays et de notre école et en défendant simultanément les droits humains. Mais le problème, ce ne sont pas les objectifs de la " neutralité ", mais plutôt sa capacité à réellement les atteindre.

Prenons l’intention de base de faire de l’école un lieu où (je cite) " on accepte la diversité, où l’esprit de tolérance est développé et où l’on prépare à vivre dans une société pluraliste ". Cette intention en tête, on pourrait s’attendre à ce qu’à l’école on entende volontiers parler Turc, Lingala ou Amazigh, à y rencontrer une multiplicité de vêtements, de comportements ou de nourritures. On pourrait voir les diversités des élèves, ou celles de visiteurs. On pourrait les inviter au quotidien, ou seulement de manière épisodique. Dans les établissements pourtant, rien de tout cela car l’ouverture à la diversité dont parlent nos décrets ne concerne en fait que l’espace des idées et des débats.

Un décret paradoxal

Ce que demande le décret c’est d’être ouvert sur les diversités, mais seulement en parole. Lorsqu’on est issu des minorités, ce qui blesse surtout, ce sont toutes ces règles et habitudes de l’école qui font sentir que les identités culturelles n’y sont pas à égalité. Pour se sentir accepté dans ses différences, il ne suffit pas de pouvoir en parler, mais plutôt de pouvoir les montrer et les partager tout autant que de s’ouvrir à celles des autres.

 

 

 

 

Parler des diversités, mais avec qui ?

Un autre problème est que parler des différences suppose qu’il y ait des espaces pour le faire, et surtout qu’il y ait des personnes à l’aise pour aborder ces questions qui fâchent ? L’exercice est d’ailleurs d’autant plus compliqué que les consignes du décret sont difficiles à appliquer. Il s’agit en effet d’inviter les jeunes à débattre, mais sans les froisser, sans donner son opinion personnelle, et tout en défendant les droits humains. Face à un propos sexiste ou raciste cependant, comment est-il possible de réagir sans froisser, ni l’auteur du propos, ni ceux et celles que celui-ci aurait pu vexer ?

Est-il d’ailleurs possible de ne pas prendre position tout en défendant les droits fondamentaux ?

Et puis, même si l’adulte parvient à éviter les positions personnelles, cela ne se passe pas sans malaise ni problème. Pourquoi en effet donner son avis si le prof refuse de donner le sien ? N’y a-t-il pas lieu de se méfier ? En interdisant à l’adulte de s’exprimer, la neutralité empêche l’élève de l’imiter. Or l’imitation, est le ressort principal de l’éducation.

Une vraie démocratie scolaire

Plutôt que d’avoir peur des différences, les inviter concrètement à s’exprimer. Et puis surtout, à la place de simplement dire les droits humains, s’appliquer à les vivre au quotidien. Et là nous retrouvons un enjeu important de la déclaration du gouvernement. Lorsque celle-ci nous parle de démocratie scolaire, il s’agit que cette dernière ne soit pas faite que de paroles. L’enjeu est qu’elle se concrétise dans une manière de vivre l’école, de réagir aux problèmes en impliquant les élèves, et surtout de passer de la discussion à l’action, pour plus de fierté, pour plus de citoyenneté.

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