Matin Première

Coronavirus : le nombre d'invisibles va décupler

Chaque société a ses invisibles. Dans certains pays, vous pouvez marcher toute la journée dans les rues d’une ville sans apercevoir de femmes. En Occident, de tous temps, il y en a eu aussi de ces invisibles. Avec l’épisode viral, leur nombre risque de décupler.

Les Européens ont redécouvert combien rester chez soi et se couvrir lourdement, c’est au fond naturel et plaisant, et pas que pour les autistes. Que les choses soient dites : rester chez soi, se couvrir lourdement les rares fois que l’on sort, ce n’est pas un rituel exceptionnel lié au virus, mais l’état naturel de l’humanité. Jusqu’à il y a quelques décennies en Europe, il était impensable de sortir, comme on disait, en cheveux, c’est-à-dire la tête découverte. Les couches de vêtements étaient si nombreuses qu’il fallait l’aide de quelqu’un pour se vêtir dans une procédure qui durait une éternité. En Orient, le mot tchador, cette espèce de voile couvrant sous lequel on s’enferme, veut tout simplement dire en langue persane "la tente". Quand on doit rarement sortir de chez soi, on remet sa tente sur soi. Certes, tchador au sens exact est exclusivement féminin, mais le vêtement masculin traditionnel de ces mêmes pays est fort couvrant lui aussi. Telle est sans doute l’explication d’un grand mystère.

Les gouvernements européens, au début du confinement, ont été surpris par l’aisance avec laquelle les gens ont accepté le confinement et se sont barricadés chez eux. À présent, beaucoup de gens préfèrent rester chez eux, virus ou pas. Le confinement, dans certains pays, est gratifié de scores staliniens. En Angleterre, plus de 90% des gens veulent rester confinés, si possible indéfiniment, on peut le supposer. Les responsables politiques pourraient être tentés de lutter contre ce phénomène. En Chine, il semblerait que le gouvernement distribue des bons d’achat pour pousser les gens à aller à nouveau dans les magasins. D’après les rumeurs, le Premier ministre britannique essaye d’imposer le port du masque en tant que substitut psychologique au fait de rester chez soi. Pour le dire autrement, porter le masque pourrait rendre acceptable l’idée de sortir, c’est le principe même du tchador. Et c’est pour cela qu’en Asie, souvent, on porte le masque. Non pas à cause d’un virus, mais pour tolérer mentalement l’idée de sortir de chez soi.

Comment imaginer une société dont une bonne partie se rend invisible ? La réponse ne saurait passer par la menace ou par la stigmatisation, ça ne marche pas. Avant le virus, pour protester, on faisait des manifs. Ça, la police sait les gérer : disperser une manif, arrêter les fameux meneurs etc. À l’avenir, le mécontentement pourrait s’exprimer par le silence, le boycott. Un peu à l’image de ce que l’on appelait en Europe de l’Est "voter avec les pieds", ou de ce que prônait Gandhi pour dénoncer la situation politiquement inadmissible dans son pays. Si le retrait social est un droit humain fondamental, il ne faudrait pas qu’il devienne un signe de rejet. Tout le défi sera d’imaginer des façons nouvelles d’inclure, de prendre en compte la voix des citoyens du silence.