Matin Première

Comment le magazine Society a réussi un énorme coup médiatique avec l'affaire Dupont de Ligonnès

Marie Van Cutsem analyse dans les décodeurs un succès inattendu, côté médias, au cœur de l'été 2020: celui du magazine Society.

C’est un magazine bimensuel français, 47 mille exemplaires par numéro, et qui raconte la société au sens large.

C'est un magazine plutôt généraliste, avec une touche en plus, celle de la forme : on est sur du journalisme narratif, des formats longs, avec une attention particulière donnée aux graphismes, aux photos. Bref, un bel objet.

Et cet été en effet, deux numéros spéciaux ont été imprimés, réimprimés, deux, trois, quatre fois, pour atteindre des centaines de milliers d'exemplaires. On se les arrachait.

Il y a eu rupture de stock à un moment, et le magazine a même dû mettre en garde ses lecteurs : certains revendaient le magazine en seconde main jusqu'à six fois son prix de base. Bref, une vraie folie.

Une enquête qui a passionné la France

Les deux numéros proposaient une grande enquête en deux volets sur l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès, du nom de ce père de famille soupçonné d’avoir tué sa femme et ses quatre enfants à Nantes, en 2011.

On a retrouvé les cinq corps enterrés sous la terrasse de la maison familiale, mais le principal suspect, lui, reste introuvable.

Bref, une bonne histoire bien glauque, avec en plus, des retournements de situation.

Souvenez-vous, en octobre dernier : on avait cru avoir retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès à Glasgow.

Finalement, ce n’était pas lui, mais ça a donné un petit coup d’accélérateur à la rédaction de Society, qui travaillait sur le dossier depuis 4 ans. Les journalistes se sont dit : " ok, on se donne six mois pour aboutir. "

Un peu de retard avec le Covid et nous voici à l’été 2020.

L’équipe réussit à retrouver des témoins clés, à explorer des pistes très intéressantes.

Et surtout, elle arrive à raconter tout cela comme un film à suspense en septante pages.

Le patron de So Press, le groupe qui édite Society, a reçu plusieurs demandes d’adaptation de l’enquête au cinéma, en série et même en bande dessinée. Il y aura donc des suites.

Un succès qui s’explique

Il y a d’abord le format et l'écriture. Indéniablement, c'est du beau travail.

Mais ce qui attire surtout, c'est l'affaire elle-même car il s'agit d'un fait divers sordide et c'est typiquement le genre de chose qui va exciter nos neurones.

On a des personnages bien identifiés : les cinq victimes, de vraies victimes, dont quatre enfants, c'est horrible. Et l'émotion, c’est un puissant moteur d'adhésion.

Ça fait surgir ce qu'on appelle en cinéma le phénomène d'identification secondaire, c'est cette capacité inconsciente à se projeter dans ce que vit le personnage à l'écran.

C'est pareil quand on lit un livre ou qu'on lit une histoire comme celle-ci : inévitablement, on se projette, petit frisson d'horreur à l'appui.

Et puis, tant qu'on est sur les personnages, il y a Xavier Dupont de Ligonnès lui-même. Le père propre sur lui, profil sans histoire, mobile difficile à saisir. Et en plus disparu des radars.

Rajoutons-y le suspense

Ce qui nous mène au deuxième élément : le suspense.

Seul Xavier Dupont de Ligonnès détient la clé ultime de compréhension, le pourquoi, le comment il a agi.

Et depuis 2011, il y a régulièrement un petit élément neuf qui tombe.

Résultat, ça fait un parfait feuilletonnage médiatique, un grand puzzle que personne n'a réussi à terminer.

Le rappel de notre côté obscur

Selon la psychologie freudienne, on admet qu’il y a en chacun de nous une partie pulsionnelle qui, grâce à l’évolution, grâce à l’éducation, est maîtrisée, domptée.

 

Face à ce genre d’horreur, on est fasciné de voir chez l’autre cette part pulsionnelle qui n’a pas été canalisée :

Qu’est-ce qui a permis le passage à l’acte ? Et par extension, qu’est-ce qui fait que moi, je ne passe pas à l’acte ?

C’est une sorte de miroir de nos côtés sombres. Une fenêtre ouverte sur le dérapage, une fenêtre qui existe dans la tête de chacun, par laquelle on peut regarder, mais qu’il ne faut surtout pas ouvrir.

L’actualité autre

C’est une histoire qui nous change de cette actualité plombée par le coronavirus.

Et c'est aussi un terrain de discussion sans risque : on peut bien sur débattre sur le mobile, sur les pistes explorées, la culpabilité de l'un ou de l'autre. Mais ça reste du débat de surface, tout le monde sait qu'il n'a pas la réponse ultime. Et au fond, on est tous d'accord sur le principal : cette histoire est horrible.

Dans une période où on s'écharpe sans fin sur l'intérêt ou non du port du masque, le vaccin, bien ou pas bien, les consignes du gouvernement, pour ou contre, avec des enjeux autrement plus vitaux… Discuter sur des sujets sans implication réelle et directe pour soi fait aussi du bien.

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