Matin Première

Chute du mur de Berlin : "l'Histoire peut s'écrire de manière inopinée et sur un malentendu"

Nous sommes le 4 novembre 1989 et ce jour-là, au moins 500.000 personnes se rassemblent dans ce qui s’appelle encore Berlin-Est. On ne le sait pas encore, mais c’est le prélude à la chute du mur de Berlin 5 jours plus tard.

Au moment où l’on vit les événements, il est bien difficile de prédire un moment d’histoire. Le 4 novembre 1989 les observateurs de l’époque sentent que quelque chose d’important se passe à l’Est mais ils ne parlent pas de la chute prochaine du mur de Berlin. Ce jour-là est un samedi. Sur Alexanderplatz, vitrine de l’architecture communiste de Berlin-est, un demi-million de personnes (et c’est une estimation minimale) défie le pouvoir en place. Les orateurs se succèdent pour demander plus de libertés : liberté de se réunir, liberté d’opinion, liberté de presse. Le pouvoir laisse faire : en ce 4 novembre, la "volkspolizei", la police du peuple surnommée les "vopos", se limite à surveiller de loin l’imposante manifestation.

ACTE I : Le baiser de la mort

Pour le comprendre il faut remonter un mois en arrière : le 7 octobre, la RDA, la république démocratique allemande fête son 40e anniversaire. Un défilé dans la plus pure tradition communiste en présence de Mikhaïl Gorbatchev au côté du leader est-allemand Erich Honecker. Cela se termine par ce qu’on appellera le baiser de la mort : Gorbatchev embrasse Honecker à la russe, mais une fois dans son avion vers Moscou, il donne l’ordre de l’exécuter. Pourquoi ? Car Gorbatchev espère qu’à coup de "glasnost" (transparence) et de "perestroïka" (restructuration), le système communiste peut se transformer, se moderniser, s’adapter. Il se trompe. Avec une goutte de démocratie et une autre d’économie de marché, il ouvre les vannes et prépare l’effondrement du système. En attendant, en RDA, Honecker doit céder la place mais il est remplacé par un apparatchik du régime, Egon Krenz et la contestation ne fait qu’enfler. Comme Moscou n’autorise pas la répression à l’ancienne, sa mission est impossible.

ACTE II : La contagion

En cet automne 1989, toute l’Europe de l’est qui est en ébullition. En Pologne, par exemple, le syndicat indépendant Solidarnosc a été légalisé en avril 1989. Un vrai bouleversement : jusqu’ici, toute voix discordante était analysée par le pouvoir communiste comme une traîtrise qui bénéficiait aux ennemis de l’OTAN, de l’autre côté du rideau de fer. Et justement ce rideau de fer, qui coupe l’Europe en deux, il commence à se lézarder. Et ça, c’est le début de la fin.

ACTE III : Le début de la fin

Mais avant que ne tombe le mur de Berlin, il y a d’abord eu une brèche dans le rideau de fer à la frontière entre la Hongrie et l’Autriche. Le plus extraordinaire c’est qu’à l’époque l’événement passe presque inaperçu.

Nous sommes six mois avant la chute du mur, le 2 mai 1989 à Hegyeshalom, une petite ville sur la route entre Budapest et Vienne. A beaucoup d’endroits, le rideau de fer comprend des champs de mine mais là, on l’a modernisé : c’est un système électrique. Seulement, il fonctionne mal : les alarmes se déclenchent sans arrêt et personne ne vient le réparer. Ce serait trop cher, trop compliqué. Alors le ministère hongrois demande aux garde-frontières d’enlever ces clôtures électrifiées. Très vite, la nouvelle se répand en Europe de l’est : il y a un trou dans le rideau de fer. Durant l’été 89, des milliers d’Allemands de l’est décident d’aller officiellement passer des vacances en Hongrie et ils en profitent pour franchir la frontière vers l’Autriche. En quelques semaines, via la Tchécoslovaquie et la Hongrie, c’est un véritable exode qui s’organise entre l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest. A un tel rythme, disent certains, il ne restera bientôt plus que les vieux en RDA.

ACTE IV : Le malentendu… Et la chute

Nous sommes le 9 novembre 1989. Une conférence de presse est retransmise en direct à la télévision. Une conférence de presse de Günther Schabowski : il vient d’être nommé trois jours plus tôt secrétaire du comité central en charge des médias en RDA et ce soir-là, il lit sans trop sembler en comprendre la portée, une nouvelle réglementation sur les voyages qui va permettre aux Est-Allemands de voyager à l’Ouest sans justification avec des autorisations permanentes qui pourront être accordées à tous les postes frontières. C’est une révolution. Question d’un journaliste : quand est-ce que cette mesure entre en vigueur ? Schabowski tourne longuement les pages sans trouver la réponse et finit par dire : "autant que je sache, immédiatement". Alors, les médias du monde entier annoncent l’incroyable nouvelle : la frontière est ouverte au mur de Berlin. Des milliers d’Est-Allemands veulent en avoir le cœur net et se présentent à la frontière, ils veulent qu’on ouvre la porte. Affolés, dépassés, les garde-frontières ne parviennent à joindre aucun responsable. Alors ils finissent par ouvrir les barrières : c’est la ruée vers l’ouest. C’est fini, la RDA a vécu. Les pages d’histoire avec un grand H peuvent s’écrire de manière inopinée et sur un malentendu.

 

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