Matin Première

Bruno Dumas : "La reconnaissance faciale a basculé du fantasme à la réalité".

La reconnaissance faciale est un des grands enjeux en matière de surveillance. Alors où en est-on ? Sommes-nous à chaque instant identifiable, reconnaissables ? Peut-on retrouver notre identité, grâce à nos traits ? Pour cet épisode de Futur simple, nous avons rencontré Bruno Dumas, informaticien et professeur d’informatique à l’UNamur. Il raconte comment, ces derniers mois, la reconnaissance faciale a basculé du fantasme, à la réalité.

La reconnaissance faciale charrie énormément de fantasmes. Mais comment fonctionne-t-elle, concrètement ?

Finalement pas si différemment de la manière dont nous, êtres humains, allons reconnaître un visage. Quand on voit quelqu’un dans la rue, la première chose qu’on va réaliser, c’est qu’il y a un visage. Ensuite, on va observer dans ce visage des traits distinctifs : les sourcils, la forme des yeux, le nez,…  Les systèmes de reconnaissance faciale vont fonctionner de manière assez similaire. La grande différence, c’est comment il va comprendre que c’est un visage. Pour cela, on crée des algorithmes. Il s’agit de code informatique qui va décrire la manière dont le visage est reconnu. Ce sont des algorithmes d’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle, c’est un terme énorme ! Mais ce sont des systèmes auxquels on a donné énormément d’exemples et c’est à partir de ces exemples qu’ils vont apprendre à faire ce qu’on leur demande de faire. Dans le cadre de la reconnaissance faciale, on a donné des millions de photos au système.

Qu’est-ce qui explique qu’aujourd’hui, on soit capable de monter des systèmes de reconnaissance à une très large échelle ?

Il y a 10 ans, il y avait déjà des systèmes de reconnaissance faciale. Sauf que l’échelle à laquelle on travaillait, c’était peut-être le nombre d’employés de la RTBF (ndlr. moins de 2000). Et puis une nouvelle catégorie d’algorithmes d’intelligence artificielle est apparue en 2012 : les algorithmes de deep learning. Et cette catégorie a complètement changé les règles en ce qui concerne la reconnaissance faciale. Vers 2015-2016, on a vu sortir des systèmes qui étaient très bons, où on parvient à l’échelle d’une ville. Moi-même j’ai été surpris de l’évolution très rapide. Il y a deux ans, je pensais qu’on verrait arriver la possibilité ou le risque de voir des systèmes déployés dans une ville comme Bruxelles, à un horizon de 5 ou 10 ans. Je pense que ça risque d’être plus court.

Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est qu’une entreprise allait s’asseoir complètement sur le droit à la vie privée, récupérer le maximum de données possibles sur les réseaux sociaux, au mépris total des conditions d’utilisation, et entraîner un système.

Qu’est-ce qui explique cette accélération ? Est-ce qu’il y a eu un point de bascule ?

Oui, c’est Clearview AI. (ndlr. une entreprise privée qui a lancé un système de reconnaissance faciale très performant). Un peu naïvement, je pensais que les seuls à même d’amener la quantité de données, de visages nécessaire pour entraîner un algorithme de reconnaissance faciale suffisamment puissant, c’étaient les réseaux sociaux. Facebook est clairement la mine d’or numéro un, mais aussi un réseau comme LinkedIn. Or, Facebook n’avait pas particulièrement intérêt à se lancer dans le business, parce qu’il allait rompre le lien de confiance avec ses utilisateurs. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est qu’une entreprise allait s’asseoir complètement sur le droit à la vie privée, récupérer le maximum de données possibles sur les réseaux sociaux, au mépris total des conditions d’utilisation, et entraîner un système. Là, ils avaient la quantité de données à disposition et qu’ils n’avaient pas de scrupules. Et on est arrivé à un système qui est impressionnant.

Ça veut dire que ça a été une vraie flibusterie ?

Oui. Le gros problème, c’est que maintenant Clearview s’est engouffré dans cette brèche, qui était quand même encore presque taboue. Il y a un an ou deux, quand on parlait de reconnaissance faciale, on pensait à la Chine, à des régimes autocratiques, à la surveillance générale. Maintenant c’est devenu un business. Il y a une barrière qui est tombée. Une barrière morale, pour le coup.

Il y a un an ou deux, quand on parlait de reconnaissance faciale, on pensait à la Chine, à des régimes autocratiques, à la surveillance générale. Maintenant c’est devenu un business.

Est-ce que socialement, culturellement, la reconnaissance faciale est en train de rentrer dans nos mœurs ?

Quand on voit les applications comme FaceApp (ndlr. qui vieillit les visages) ou Reface (ndlr. qui place votre visage sur une vidéo donnée), d’un point de vue algorithmique ou informatique, les codes qui sont en dessous sont très très similaires à ceux de la reconnaissance faciale. Je pense que quelque part, on s’habitue quand même à voir des algorithmes déformer nos visages. Et donc le fait que l’ordinateur va exploiter notre image, notre identité devient un peu insidieusement de plus en plus accepté.

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