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Bronzer : un mot qui désigne la classe et la déclasse

Bronzer : un mot qui désigne la classe et la déclasse
Bronzer : un mot qui désigne la classe et la déclasse - © LOUISE BEAUMONT - Getty Images

Zoom sur le mot bronzage synonyme de farniente, d’évasion, de plage, de peau dorée (ou brûlée) avec Laurence Rosier, linguiste.

 Samedi dernier, le géant français L'Oréal a annoncé qu'il ne vanterait plus les effets "blanchissants" de ses produits pour la peau. Le groupe retire les mots 'blanc', 'blanchissant' et 'clair' de tous ses produits destinés à uniformiser la peau". De quoi alimenter la polémique sur les réseaux sociaux. Les mots et la couleur de peau ? Une histoire futile pensez-vous ?

Le bronzage, futile ou utile ?

Dans son ouvrage L’invention du bronzage, essai d’une histoire culturelle, le chercheur Pascal Ory écrivait :

L'une des principales révolutions culturelles du XXe siècle n'a, jusqu'à présent, guère suscité l'intérêt des historiens : celle qui a conduit le canon de la beauté pigmentaire de l'ordre du marbre à celui du bronze.

Le terme Bronzage, auquel les dictionnaires consacrent peu de lignes, apparaît à la fin du XIXème siècle témoin de pratiques socio culturelles en évolution : si la peau brunie témoignait de l’appartenance à des classes sociales dominées comme les paysan.nes, l’évolution du discours médical qui enjoint les classes privilégiées à sortir pour se promener et bénéficier des effets positifs du soleil sur la santé va valoriser la coloration de la peau au grand air.

Dès lors bronzer modérément sera vu comme un signe de distinction sociale même si la peau blanche continue d’être valorisée sous les ombrelles et les chapeaux fleuris.

On se retrouve à l’époque avec au moins trois mots qui évoquent le changement de couleur de peau: bronzé, basané et hâlé. Contrairement aux emplois modernes positifs, le hâle désigne l’action du soleil qui brunit mais aussi dessèche et flétrit. Alors que basané veut dire deux choses : soit désigner la couleur brune d’une peau soit ce qui a été bruni par le soleil. D’un côté une apparence " subie " (on ne choisit pas la couleur de sa peau) de l’autre une apparence choisie et temporaire. Qui fait oublier que les peaux brunes et noires bronzent aussi (et ont aussi des coups de soleil). 


Alors le bronzage classe et déclasse ?

Il y a des règles pour bien bronzer : bien sur des règles médicales de protection mais aussi des règles sociales et culturelles : combien de personnages ridicules dans des films de plage qui se retrouvent cramoisis, voire brûlés, avec des marques de marcel, de maillots ou de chaussettes dont on se moque,… regardez Jean Claude Duss dans Les Bronzés, qui drague mal et bronze mal. Bronzer implique de la dextérité et de la patience donc du temps et l’on comprend l’empressement de ceux et celles qui ont à peine quelques jours pour revenir de vacances avec une belle mine et les autres qui peuvent alterner en un temps étiré soleil et ombre pour un bronzage …classe. Le bronzage classe et déclasse aussi parce qu’il faut l’être ni trop ni trop artificiellement.

Bronzé et basané, tout est dans la nuance

Au Québec on qualifie de " douchebag " les hommes qui fréquentent trop la salle de sport et les salons de bronzages. Lorsque certains médias comparent Brigitte Macron à une cagole, ils pointent son bronzage permanent et ses cheveux hyperoxydés.

Plus largement, la pratique du bronzage a été préparée par une représentation européenne de l’Autre (à partir du xviiie siècle) en contexte " exotique ", l’autre c’était à la fois la femme indigène et la femme de couleur indigène objet de fantasme de l’homme blanc ".

On va dès lors bronzer pour attiser le désir érotique tout en restant la femme blanche comme objet de double fantasme entre blancheur coloniale et bronzage " sauvage ".

Qui dit altérité et contexte colonial dit usage racistes des termes pour désigner les couleurs de peaux : combien de témoignages de discriminations au logement ou à l’emploi où l’expression " trop basané " est utilisée! "Bronzé" désignait le vacancier ? Elle devient une insulte raciste dans les années 70, en témoigne "Poulailler'ssong", d'Alain Souchon (1977) - que je vais vous fredonner tout de suite- où le chanteur dénonce des propos conservateurs et racistes qu’il mime vocalement, opposant le poulbot (l’enfant de Montmartre) aux immigrés de diverses origines, peau brune, peau noire.

Les mots, apparemment anodins sont quand même toujours porteurs d’histoires, entre distinction, loisir, évasion, discrimination, sexisme, classisme et racisme. On peut pas aimer tout Paris. N'est-ce pas y a des endroits la nuit Où les peaux qui vous font la peau Sont plus bronzées que nos petits poulbots? Mais comprenez-moi, la djellaba, C'est pas ce qui faut C'est pas ce qui faut sous nos climats. Mais comprenez-moi, à Rochechouart, Y a des taxis qui ont peur du noir. à la semaine prochaine

 

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