Matin Première

A quand la biodiversité des statues ?

La bulle de Josef Schovanec : la santé nous rattrape toujours, qui que l'on soit
La bulle de Josef Schovanec : la santé nous rattrape toujours, qui que l'on soit - © Tous droits réservés

Ces temps-ci, les statues tombent l’une après l’autre en Occident. Beaucoup de gens sont terrifiés, se demandant jusqu’où cette soudaine épidémie de virus anti-statue ira. En vérité, cela n’est guère nouveau : dans l’histoire humaine, les statues ont eu une espérance de vie encore plus brève que celle des mortels.

 

En Europe de l’Est, encore récemment, les noms des rues changeaient plusieurs fois par an, les statues étaient abattues au rythme des saisons et, d’ailleurs, les villes changeaient régulièrement de pays, de nationalité et de langue officielle. Mon père, rescapé du goulag, m’avait raconté que dans son enfance, lorsque l’enseignant arrivait en classe le matin, il demandait en premier aux enfants de barbouiller d’encre le visage d’un tel à telle page du livre scolaire, en écrivant à côté par exemple " traître à la patrie, agent impérialiste ".

Renforcer l’esprit critique

Des temps mauvais. Certes, à en juger par le nombre de victimes de ces régimes. Ceci étant, la valse des statues, des régimes et des héros officiels avait un mérite : outre le fait de donner une solide culture générale, elle renforçait l’esprit critique des gens ; en un mot, on pouvait alors acquérir une solide connaissance de la nature humaine, dans ce qu’elle a de subtil et de profond.

Le Moyen Âge était bien plus inclusif par ses modèles que nous

Naguère, dans les contes et récits traditionnels dont quasiment toute la population avait une connaissance à faire pâlir un vaniteux universitaire contemporain, toutes les figures humaines étaient représentées, avec leurs vices, leurs vertus, leurs hésitations. De même que, jadis, on montrait dans les rues toutes les situations humaines, depuis le cadavre mutilé du criminel qui passait nécessairement aussi pour un héros aux yeux du passant, jusqu’aux portraits des saints dont un démon tiraillait les vêtements brodés d’or. Oui, le Moyen Âge était bien plus inclusif par ses modèles que nous.

Ce n’est que dans notre a-culture moderne que l’on est devenu incapable de comprendre la nature humaine.

C’est notre a-culture qui a totalement aseptisé et donc perverti des légendes d’antan, d’une insondable profondeur. Signe qui ne trompe pas, les quelques auteurs qui se sont efforcés d’imiter ces récits fondateurs de civilisation passent à leur tour à la broyeuse. Le film Aladin, même dans sa version de l’an dernier, a été délabellisé pour cause de racisme.

Les salons de tatouage sont submergés de demandes pour effacer les tatouages Harry Potter, après que son auteure, longtemps adulée, est devenue en l’espace de quelques heures la quasi-égale d’Hitler.

Exiger la même louange de tous

L’erreur fondamentale du 20e siècle avait été de ne vouloir ériger des statues que pour les prétendus grands hommes, tous semblables au fond l’un à l’autre, dans des poses désespérément monotones, en exigeant des foules toujours la même louange.

Rien n’est plus lassant, plus stérile et en dernière analyse abêtissant pour la collectivité que les prétendus saints aseptisés, coulés dans le bronze. Ce qu’il faudrait au contraire pour faire civilisation et société, c’est de mettre en lumière les mauvais, criminels et assassins, de façon assumée. Et surtout les anonymes, lépreux, mendiants, estropiés multiples et méprisés de la vie.

A quand la biodiversité des statues ?

 

 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK