Les Belges du Bout du Monde

Ethnomusicologue, Marie-Pierre bosse au Laos

Ethnomusicologue, Marie-Pierre bosse au Laos
12 images
Ethnomusicologue, Marie-Pierre bosse au Laos - © Tous droits réservés

Marie-Pierre Lissoir est ethnomusicologue à Luang Prabang, ville classée au patrimoine mondial de l’humanité, dans le Nord du Laos. Cette docteur en sciences politiques et sociales et en sciences du langage a 33 ans, elle est spécialiste des musiques des ethnies minoritaires. Marie-Pierre a grandi dans la ferme de Choquenée à Conneux, un petit village du Condroz chez les Wallons de Belgique, une minorité d’Europe du nord

Chercheuse et curatrice au Traditional Arts and Ethnology Centre (TAEC), le petit musée d’ethnologie de Luang Prabang, elle a récemment réalisé une exposition consacrée aux instruments traditionnels à vent du Laos intitulée " Voices of the Wind : Traditional Instruments in Laos ". Deux ans de recherche et de missions sur le terrain ont été nécessaires pour mettre en place cette exposition unique qui lui a valu un "Trophée des Belges du bout du monde"

Son prix, c’est entre autres la visite de notre équipe et surtout un reportage que nous allons tourner chez elle pour notre émission. Je me réjouis de (vous faire) découvrir cet ancien royaume au million d’éléphants et de porter un autre regard sur ce pays qui a été un des plus bombardés de l’histoire . Au moment de boucler nos bagages pour ce reportage, début mars 2020, l’épidémie de Coronavirus fait des ravages dans la nation voisine, la Chine, et la pandémie s’étend en Europe. Nous verrons les premiers masques au décollage à Zaventem, beaucoup plus lors de notre transit à l’aéroport de Bangkok et quasiment pas au Laos

Après 14h de vol, je suis impressionné par la nonchalance tranquille du Laos, la moiteur des tropiques et l’humidité ambiante qui fait fleurir plein d’odeurs si différentes. Jacquiers, manguiers, frangipaniers bordent les rues et les ruelles de Luang Prabang, 3ème ville du pays par la taille, 1ère par la beauté. Aucun building dans ce petit bijou mais des bâtiments coloniaux français, d’anciennes maisons laotiennes et surtout une quarantaine de temples bouddhistes, habités par des centaines de novices et de moines dont les robes safran colorent la cité

Le centre historique est situé sur une presqu’île bordée par la rivière Namkhan et le Mékong , puissant fleuve qui irrigue tout le sud-est asiatique. Pour suivre Marie-Pierre dans son travail, nous empruntons le pont en bambou, la pirogue. Nous allons filmer Neng Chue Vang, facteur d’instrument Hmong à Baan Kuathineung. Je suis impressionné par la dextérité et le souffle de cet artisan qui fabrique des orgues à bouche. Il en joue en utilisant la technique de la respiration circulaire : sa musique me fait penser à celle d’un harmonica qui pourrait ne jamais s’arrêter…Grâce à ses anches libres insérées dans la chambre à vent, l’orgue à bouche permet au musicien de produire un son continu qu’il inspire ou expire

 

Le lendemain matin, nous embarquons à bord d’un tuk-tuk, direction les chutes de Kuang-Si, une escapade particulièrement rafraîchissante.  Cascades et piscines naturelles donnent à l’endroit un côté paradisiaque, au cœur de la forêt…spécialement aux premières heures du jour, quand les cars de touristes n’ont pas encore envahi les lieux. Les Laotiens sont assez pudiques, ici, on ne s’embrasse pas en public et on se baigne habillés, pas de soucis, il fait tellement chaud qu’en une demi-heure, nos vêtements sont secs !

Le dernier jour du tournage sera consacré aux cérémonies. Marie-Pierre se sent très proche du bouddhisme. D’éducation catholique, elle a tout doucement été séduite par la tolérance et l’ouverture de cette religion majoritaire au Laos. Ici, c’est le bouddhisme theravada, appelé aussi "Petit Véhicule" qui rassemble 67% de la population. Nous allons d’abord louer des tenues traditionnelles chez Sao Sinh, un joli magasin du centre-ville, partenaire de son musée. Sous le regard amusé et bienveillant des fidèles, nous allons nous recueillir dans une des petites chapelles du Vat Xieng Thong, l’ensemble d’édifices sacrés le plus imposant de la ville. Marie-Pierre m’ emmène aussi dans le temple du Bouddha couché et dans la chapelle du Prabang, Bouddha sacré que l’on sort à chaque nouvel an Lao

Ses collègues du musée organisent, en notre honneur, un Basi, une cérémonie animiste du " rappel des âmes " que l’on fait généralement après un accident, une maladie ou un grand voyage. Assis sur une natte dans la position du lotus, j’écoute attentivement le ritualiste qui me parle en lao en me regardant dans les yeux. Je ne comprends pas un mot mais je ressens la bienveillance de ses incantations. Tous les participants à la cérémonie nous nouent ensuite des bouts de tissu aux avant-bras en nous souhaitant amour, succès et santé. La cérémonie s’achève par le partage des offrandes : des fleurs, des fruits, des mets, puis le Lao-Lao, l’alcool national distillé à base du riz et qui titre à 45° : rien à voir avec le vin de messe…

On ne s’arrêtera pas en si bon chemin, au coucher du soleil, Marie-Pierre m’entraîne à une séance de médiation au temple Vat Paphai. Elle m’y présente son amie Fabianna, la "bouddhistar" de Luang-Prabang. Cette Italienne qui vit ici depuis 3 ans, a été initiée au bouddhisme et est devenue l’ambassadrice non officielle de cette religion auprès des visiteurs étrangers. Elle m’enseigne les cinq préceptes de base, en gros : ne pas tuer (même une fourmi), ne pas voler (même un œuf), ne pas mentir (même un petit peu), ne pas tromper (son partenaire) et ne pas boire (d’alcool). Sur ce dernier point, les animistes sont plus cool…

Avant de filer vers l’aéroport, nous participons au Tak Bat, la cérémonie d’aumône des moines. Au lever du soleil, ceux-ci quittent leur temple et défilent dans la rue Sisavang Vong, leur bol à la main. Sans un mot, dans une ambiance de recueillement, les donateurs y glissent une boulette de riz gluant, riz qu’ils ont souvent cuisiné chez eux, le matin-même. Ce lever très matinal n’est pas un sacrifice pour Marie-Pierre, elle le fait quand elle le sent avant d’aller lire le long du Mékong devant un bon café fair-trade produit ici au Laos. Comme tout l’artisanat vendu au TAEC, il procure un revenu décent aux artisans de pays qui reste économiquement, même si cela ne se sent pas, un des plus pauvres de la planète. Tant mieux si cela permet d’améliorer, un tant soit peu, les conditions de vie de ces communautés 

Travailler au Laos permet aussi à Marie-Pierre de vivre plus en adéquation avec ses valeurs. Enthousiaste mais humble et réaliste, elle me précise qu’elle n’est pas venue ici sauver le monde, juste faire un métier qu’elle aime dans un pays d’une richesse culturelle inouïe : il y a plus de 50 ethnies différentes sur un territoire grand comme sept fois la Belgique. Il nous reste tant à découvrir…

                                                                                                                             

                                                                                        Adrien Joveneau

 

Les Belges du bout du monde au Laos, ce dimanche 22/11, en radio à 9h sur La Première et en télé à 14h10 sur La Une

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK