Les Belges du Bout du Monde

[CARNETDE VOYAGE] J'ai testé pour vous... la Serbie (2/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

mardi 2 juillet 2019 

Deuxième épître

 


Chère famille,


Je vous sens très inquiets au sujet de l’état de mes bottines et je vous comprends. Après tout, ce sont elles qui font tout le travail.
Après première réparation à Graz, en Autriche, elles ont exprimé le désir de repasser au stand à Srmcska Mitrovica en Serbie. C’était le 28 juin. Cette fois, le cordonnier-colleur a mis toute la gomme sur le talon et nous avons attendu le résultat autour d’un café turc.

Vu la météo, je n’ai pas cru devoir remettre une couche d’imperméabilisant sur le dessus. Actuellement, je foule surtout du macadam fendu, la Serbie ne profitant pas des largesses européennes pour soigner ses routes. Bien que je me sois mis au cyrillique et que j’aie appris à reconnaître le nom des lieux sur les panneaux signalétiques, je n’ose pas encore m’aventurer à travers la campagne sans suivre les routes. En Slovénie, Hongrie et Croatie, je pouvais encore espérer croiser quelqu’un connaissant assez d’allemand pour m’aider. Mais ici en Serbie…


C’est donc parce que je me suis perdu que je me suis retrouvé avant-hier soir à Subotište au lieu de Karlovčić, ou si vous préférez, Суботиште au lieu de Карловчић. Cette mésaventure m’a valu de rencontrer Dragan. A un groupe d’hommes assis sous un arbre, en train de boire des bières, j’adressai la phrase habituelle :


Ja sam iz Belgije. putujem u Jerusalim. Ne pričam srpski.
Je suis belge, je vais a Jérusalem, je ne parle pas le serbe.



C’est ainsi que j’harangue les foules depuis que je suis en Croatie (avec des variantes) et en Serbie. Avec l’espoir qu’on puisse continuer la conversation en allemand ou en anglais.


Un seul homme parlait l’anglais et très bien même, chose rare. Et me voilà parti pour quelques jours dans cette paroisse. Dragan aimerait que je reste jusqu’à la fête du village, le 7 juillet prochain (mais le village était déjà en fête le soir de mon arrivée, donc je ne comprends pas très bien…). J’ai immédiatement protesté devant le mijotement de cette tentation déloyale et cette entrave malhonnête a la poursuite de mon voyage. D’autant que cet homme de bien et de peu adore cuisiner, même le petit-déjeuner est poêlé, cuit, rôti ou sauté. Précédé aussi du cognac traditionnel et ensuite… fumé aux cigarettes qui se consument pendant que je mange. Finalement nous avons transigé : je resterai les deux prochains jours de canicule. On annonce 40 degrés et 35 degrés.


Dragan est un intellectuel de 67 ans, intarissable sur la Serbie. Apres deux jours d’écoute, nous ne sommes pas encore arrivés à la guerre de 91 entre Serbes et Croates. Le monde entier est serbe et il y a même un gène qui distingue les Serbes des autres humains. Bien entendu, j’ai déjà la guerre de 91 en version croate.


En toute occasion, dans les bars, chez mes hôtes, je conclus la conversation en demandant s’ils devinent qui est le Croate qui a eu le plus d’influence sur le cours de ma vie. Prêtre catholique et penseur mondialement connu dans les années 70 et 80, Ivan Illich est inconnu en Croatie ! Il y a peu, sa page sur Wikipédia n’était même pas traduite en croate. Dans les années 90, la lecture de son livre Equité et énergie fut un pas de plus dans la direction de la vie à pied.

Pour rester dans le monde des irréalistes qui me sont chers, je pourrais aussi citer un théologien protestant, Jacques Ellul, qui a écrit un livre dont le titre, Le bluff technologique, résume a lui seul sa pensée, ou, du moins, la partie que j’ai comprise. Je vous dis cela pour rappeler que la résistance au sacro-saint développement ou à la technologie n’est ni récente ni nostalgique. Elle est fondée sur la défense de l’autonomie et de la liberté. Si mon voyage est un pèlerinage, c’est dans le sens où, pour moi, depuis 20 ans, toute la vie est pèlerinage. Cette vie nomade, légère et pleine, exigeante mais joyeuse, est le cadeau de cette constante simplification. Et cette quête ne sera jamais terminée.


Pour bien penser, il faut aussi penser avec les mains, être pratique. J’ai donc testé pour vous :


Le jacuzzi serbe : ses qualités environnementales sont sans égales. Comme il ne fonctionne pas, il n’y a aucun risque de gaspillage d’eau.*
Le clapet anti-retour hongrois : vous pouvez passer la frontière à pied pour rentrer, mais pas pour sortir. Et entre-temps vous avez compris que vous n’étiez pas le bienvenu dans ce pays. Le piège parfait.


La boulangerie artisanale : néant.


Je ne dois pas vous parler de la canicule, vous connaissez. Cependant, la chaleur ne constitue pas la plus grande difficulté. Le plus grave depuis que je suis entré en Hongrie (où je ne suis resté que 24 heures), puis en Croatie et Serbie, ce sont les moustiques. Impossible de dormir à l’extérieur. Ma tente n’est pas une tente mais une bâche à poser sur mes bâtons de marche. Elle ne protège pas des hematosuccions.

J’en profite pour signaler que le mot vampire, qui se retrouve dans toutes les langues, est serbe. Mais je vous l’ai déjà dit, tout est serbe… Il faut donc que je dorme à l’intérieur et après m’être lavé si possible. Les anophèles attaquent dès 6 heures du soir. Tous les habitants ont un insecticide en poche. La situation s’améliore un peu lorsque des vieux coucous survolent le village à très basse altitude en vaporisant de grandes quantités d’insecticide. Les gens pensent que c’est mauvais pour les insectes mais pas pour les humains…


Ici dans la province de Srem en Serbie, le relief est plat et les villages sont le plus souvent des villages-rue. Comme les maisons sont assez éloignées les unes des autres et que la route est bordée de larges espaces verts arborés, la traversée du village par un sentier longeant les façades est un vrai plaisir. Surtout que depuis quelques semaines, les cerises puis les abricots me tombent dans la bouche. Le plus fréquemment les arbres sont des noyers. D’autres bleds me font penser à ceux de l’Amazonie. Les rues toujours très larges sont tracées perpendiculairement et les basses constructions sont cachées par la végétation. Il paraît que c’est l’impératrice Marie-Thérèse qui les a dessinés comme cela et elle a bien fait.


En Croatie, j’ai surtout longé les collines du nord par une route droite mais divertissante : l’argent gagné en Allemagne, Autriche, Suisse et Irlande s’est transformé en chalets en béton ceints de clôtures en inox. Sur cette route du kitsch, le paysage était aussi constitué par les sympathiques Croates eux-mêmes. Au risque de vous lasser ou de vous laisser penser que j’essaie de créer artificiellement de l’émotion, je vais encore répéter que je suis admiratif de la générosité des gens. Chaque soir, devant le sofa, le carrelage ou le lit qui m’est offert, je m’exclame : "Mais c’est un hôtel 5 étoiles !" Rarement j’ai réussi à convaincre de ne pas mettre des draps neufs puisque j’ai un sac de couchage et que le lavage du linge occasionne un énorme gaspillage d’eau. Plusieurs fois, j’ai reçu une chambre d’hôtel. Il m’est aussi arrivé de loger dans les collines au milieu des vignes. Beaucoup de familles y ont un édicule dont le confort varie entre abri de jardin et chalet pour les amis. Chalet souvent bourré d’alcool…


Revenant à la route qui longe les collines du nord, j’ai fini par me lasser du trafic et du bruit. Inutile de dire que les trottoirs et les pistes cyclables sont aussi nombreux qu’en Wallonie. J’ai donc fait un crochet pour traverser le parc Papuk dans les collines. Solitude, toutes petites fermes faites de différents bâtiments en terre ou en bois comme les séchoirs a grains au design particulier et premiers villages semi-abandonnés. Il faut dire que même le long des routes au trafic dense, la moitié des maisons sont vides. Ici l’économie est morte, la seule solution est d’aller travailler en Allemagne, voilà tout ce que j’ai entendu en Croatie. La richesse est tout autour d’eux, ils le savent, ils le disent. Pourtant, l’aliénation du travail salarie est telle qu’ils fuient le bonheur pour chercher de quoi s’offrir le superflu et se priver de ce qu’ils ont de plus essentiel : tranquillité, beauté, amis, famille.
Dovidjenja

Bernard Delloye

bernarddelloye@gmail.com

 

*Comme ce fournisseur est un mécène, vous pouvez rire, mais pas trop…
PS : j’ai demandé que ce clavier serbe mette les accents ou il faut, mais pas moyen !

 

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