Les Belges du Bout du Monde

[CARNET DE VOYAGE] Sous le toit de la bibliothèque d’Alexandrie (9/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

mardi 28 janvier 2020

Neuvième épître aux Belges

Ciel couvert, moutons blancs, 6 Beaufort

Chers amis,

Je vous écris des rives de la Mer Méditerranée sous le toit de verre de la vaste bibliothèque d’Alexandrie.

Le vent souffle, la température est fraîche et le ciel plutôt couvert. Mais l’œil de la plus grande salle de lecture du monde ne cille pas. L’architecte norvégien a prévu pour chacune des vitres une paupière translucide qui empêche l’eau et la poussière de s’y déposer. Le temple du livre qui peut accueillir 2000 lecteurs et ambitionne de réunir 8 millions de volumes est une étape importante sur ma route. En Turquie, Pergame a donné le mot parchemin, au Liban, Byblos est le berceau de notre alphabet, et Alexandrie est la plus grande bibliothèque du monde antique. Toute bibliothèque est une agora silencieuse et sacrée. J’y fais chaque fois des rencontres inoubliables. Entre mes mains ajour hui, j’ai eu la Revue belge de l’association égyptologique Reine Elisabeth, Chroniques d’Egypte. La lecture du premier article du fascicule 185 (2018), L’inscription hiéroglyphique de la loge maçonnique Les Amis philanthropes à Bruxelles m ayant captive, je vous la recommande.

Le mois dernier, je vous écrivais d’Assouan Ouest dans le sud de l’Egypte. Le matin calme et tout juste ensoleille ou je quittai ce village, j’eus la surprise d’être rejoint par une Belgo-Congolaise qui fuyait l’endroit.

La veille encore, dans la cour de sable, assise avec ses amis et futurs associes sous un dais de roseaux, Angèle, café au lait et dreadlocks blanche, évoquait leurs projets agricoles, le tourisme écologique et la construction de felouques. Ce matin, elle dit :

- Ce couple de Russes qui travaillent dans le Guest-house n est là que depuis 3 jours ; ils sont en train de tourner le jeune Salat autour de leur petit doigt. Je l’ai prévenu, il n’y voit que du feu.

Le Russe Mustafa que j’avais rencontré la veille et son épouse m avaient paru irréprochables, très serviables. Il avait installé une moustiquaire au-dessus de mon lit tandis que sa femme, modeste et réservée, me montrait consciencieusement la place de tous les ustensiles dans la cuisine. Lui se présente en fervent musulman. Mais d’après Angèle, il serait surtout un hacker qui soutire beaucoup d’argent à Salat, tee-shirt de Bob Marley et lunettes Varney, jeune propriétaire du nouveau Guest-house, pour soi-disant améliorer la connexion internet. Quant à elle, elle serait plus dangereuse. Une vraie vipère. Elle essaierait d’écouler des drogues sous forme de pilules d’un genre nouveau. Un soir, Angèle aurait vu un jeune revenir complètement défoncé, vraiment grave, après s’être éloigne avec elle pour se procurer de la came.

- Hier soir alors que nous avions tous bu, ils proposaient ni plus ni moins de produire de la cocaïne sur les terrains que la famille de Salat possède dans le village. Ils sont de la mafia, j’en suis sure. Tu connais la mafia russe ? Une fois que tu commences avec eux, tu ne peux plus arrêter. Ils t élimineraient. Hier avec mon argent, ils sont allés acheter la vodka la plus nocive pour me soûler et me voler. Je ne reste pas une minute de plus en leur compagnie. Et elle répète : Les Congolais ne sont pas comme ça, ils ne s arnaquent pas entre copains.

La nuit, qui fut calme sur le front des moustiques, le fut moins chez les fumeurs de pétards en continu. Cris, injures, titubements dans ma chambre, effondrement sur le lit voisin, bruit de seaux qu’on remplit et qu’on vide. A 2 h du matin, un sympathique diplôme de médecine argentine, raisonnablement éméché, prend son sac et sa guitare et s’en va prendre un bus de nuit.

Le matin tôt donc, Angèle et moi, nous primes ensemble le train jusqu'à Louxor. Et de 6 h du matin à 12 h, elle me raconta sa vie.

Angèle a tout fait dans sa vie. Cinq enfants, pour commencer, avec un irlandais. Elle a vécu au Congo, en Irlande, en Angleterre, France et la suite, je ne sais plus. L’Afrique qui fut son bac à sable va devenir sa terre d’aventure. Elle devient trader pour le compte de Chinois bases à Hong-Kong. Il ne fallait pas seulement vendre et acheter mais s’occuper de tout l’acheminement entre deux points A et B, par exemple, entre Matadi et Dar Es Salaam. C’était extrêmement stressant. Par exemple, un jour elle devait prendre livraison d’un important stock de café. Quand elle arrive : un grand tas ! Ils n’avaient pas compris qu’il fallait tout mettre en sac.

- J’ai dû faire le travail pendant deux jours et deux nuits !

Il s’agissait de toutes sortes de marchandises ou de matières premières, comme le cuivre et le diamant. C’était risque bien sûr, dit celle qui était en permanence accompagnée d’un garde du corps. Cela n’a pas empêché qu’elle soit kidnappée. Mais c’était très bien paye. Ce n’est pas avec l’argent de son mari, expert en software lui-même très bien paye, qu’elle aurait pu offrir à sa famille une villa cossue en Irlande, explique-t-elle.

On comprend à ce stade que ce travail est illégal. D’ailleurs quand j’évoque la loi, elle hausse les épaules. Je dois être un grand naïf a ces yeux. Je n’échappe pas au :

- Il n’y a pas de justice, tout le monde contourne les règles. La loi, on s’en fout !

Tous les escrocs disent cela. Elle oublie qu’elle vient de me dire qu’elle a passé plusieurs mois en prison en Angleterre. Les Chinois pour lesquels elle travaillait étaient dans le collimateur de la justice pour des raisons fiscales.

- C’est comme ça qu’ils sont arrivés chez moi ; ils ont tout saisi et m’ont foutue en tôle. Je suis en bail out. La moindre infraction, le moindre ticket de parking non paye et j’y retourne...

Je comprends mieux le besoin de rompre immédiatement tout lien avec la mafia russe...

- Mais j’ai un très bon avocat, je ne me fais pas de souci...

C’est peut-être lui qui rédige le jugement...

Ses deux derniers enfants ont 11 et 3 ans. Les autres sont grands et se débrouillent. Apres s en être occupée seule pendant 25 ans, elle a dit au père : maintenant, tu t’en occupes. L’idée que je sois en compagnie d’une fabulatrice fait lentement son chemin : elle a perdu la garde de ses enfants.

Pendant ce temps, le paysage défile. Je prends des photos avec les yeux. Toujours cette luzerne partout et le blé en montaison qui donne ce beau tapis vert. Les bananiers sont bas, rarement en plantations serrées et heureusement jamais sous serre de plastique. Jamais de tracteur dans les champs, les hommes et les femmes coupent la luzerne a la serpe et ramènent la récolte sur une charrette tirée par un âne. Souvent le harnachement joliment travaille est décore de pompons et la charrette couverte de motifs colores. Les colliers sont parfois faits de morceaux de sac de plastique tisse et rembourre avec de la paille. Ceci nous rappelle que sur terre, pour près d’un milliard de paysans, l’agriculture se fait sans machine. Dans ce décor qui vaut pour toute la vallée du Nil jusqu’ a Fayoum, ce sont surtout les palmiers qui assurent le spectacle. Les palmiers royaux, originaires de Cuba, au troncs lisses et presque blancs, montent haut et droit. Ils font des drèves et des avenues magnifiques comme celle du parc Azhar derrière la célèbre université islamique du Caire. De là, la vue sur la Citadelle et sa mosquée de Saladin tellement ressemblante a la mosquée Bleue nous transporte à Istanbul.

Mon aventurière de 50 ans reprend :

- Maintenant je fais des petits boulots internet. Je ne comprends pas comment les gens ne trouvent pas de travail. C’est tellement facile à trouver.

Puis, elle parle de ses jobs dans les Call centers en Irlande.

- 200 appels par jour, tu ne peux pas savoir, le stress... Et le racisme ! il n’y a presque pas de noirs. Mais je ne me suis pas laisse faire. S’il le faut, je tape...

Quand elle a voulu monter un syndicat, elle s’est fait virer.

A sa descente du train à Louxor, j’apprends qu’elle va devoir se battre avec le proprio de son nouvel appartement car celui qu’elle a trouvé n’est pas du tout celui qui était convenu. Je retiens par cœur l’adresse électronique qu’elle m’a donnée et, fidèle a ma promesse, je lui écris. Hélas, le mail revient avec la mention adresse incorrecte. Encore quelqu’un dont je n’aurai plus jamais de nouvelle pour une lettre de travers ou que sais-je ?

Je laisse mon journal continuer la suite du voyage jusqu’ au Caire :

A cote de moi, à gauche, deux hommes écoutent de la musique, heureusement pour moi, pas trop moche mais je dois leur demander de baisser le niveau sonore. Ils doivent avoir 35 ans et rigolent entre eux comme des adolescents. Toujours autant de gens indiscrets, téléphonant à voix haute. Trois policiers en civil s’approchent de moi, je sors aussitôt mon passeport. Comme toujours, le policier est très prévenant, même un peu trop. Bienvenue, je m’appelle Mahmoud, si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas. Chaque fois qu’il repasse, il s’arrête pour me parler. Je sais ce qu’il veut et je reste distant. A la sortie sur le quai, il veut m’accompagner mais je me casse rapidement.

Il est 23 h quand j’arrive.

Et il se fait tard ici aussi, mes yeux se ferment. La suite de mes aventures pour la prochaine fois. Sachez seulement que j’ai trouvé cette nuit-là près de la gare un hôtel remarquable : décor inspirée de la gastroentérologie, lit en fer, sommier de planches et natte ; pas deux centimètres carres de peinture ou de crépi uniformes ou homogènes ; traînées, taches, crevasses, champignons, suie, carreaux casses. J’apprendrai le lendemain que je ne pouvais rester car ce sont des hôtels réserves aux Egyptiens et Soudanais !! Que de rencontres j’ai encore faites dans cette rue Clot Bey, du nom d’un médecin français du xix siècle élevé a la dignité de Bey puis de Pacha.

Faites de beaux rêves.

Bernard Delloye

bernarddelloye@gmail.com

 

Lire tous les articles

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK