Les Belges du Bout du Monde

[CARNET DE VOYAGE] Retour par la Tunisie (10/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

samedi 29 février 2020

Dixième épître aux Belges

Chers amis,

 

Essere napoletano è meraviglioso !

Je vous écris de la Biblioteca Nazionale di Napoli, située dans le Palais royal.

Quand je descendrai le grand escalier de marbre, le coeur gonflé de l’agréable sensation que me procure le plaisir de vous écrire, mes pensées affectueuses, formées sous le haut patronage des plafonds de l'ancienne salle de bal, resteront un temps suspendu dans les limbes comme un collier de nuages accrochés aux flancs du Vésuve. Puis elles iront se refroidir au contact de la pierre qui est ici moulée, roulée, boulée, tournée, lissée depuis 28 siècles comme si elle était de la meringue, tant cette ville est le grand gâteau de mariage entre le ciel et la terre. Comme chaque fois, sur les dalles noires de la place du Plebiscito, mon attention sera attirée par le regard de marbre des huit rois de Naples qui embrassent de la façade du palais le vaste portique arqué de la Basilique San Francesco. Ils illustrent comme les couches géologiques que dépose le volcan momentanément endormi, la succession des maîtres en cette contrée, la soif de trésors et l'attrait qu'a eu la baie, une des vues les plus majestueuses du monde, sur les armées les plus lointaines : Normands, Souabes, Angevins, Aragonais, Espagnols, Français et Italiens.

La domination laisse parfois de très bons souvenirs comme celle des Bourbons, qui ont beaucoup construit et embelli, et pas seulement pour eux-mêmes, je pense notamment au Real Albergo dei Poveri, un gigantesque édifice de 106 000 m. carrés inutilisés actuellement et depuis longtemps. II faudrait une vie pour étudier ses 1000 églises qui rivalisent toutes de richesses et de prouesses artistiques toujours baroques, lire les blasons qui surmontent les claveaux des innombrables palais, sans parler du goût napolitain pour les galeries souterraines ou les catacombes. Son centre historique intact, sur un tracé qui remonte à la période grecque est le plus grand du monde. Bref voir Naples était un de mes désirs endormis qui s'est réveillé au gré des changements d'itinéraires. La ville était d'ailleurs la fin du Grand Tour, ce voyage des siècles précédents précurseur du grand tourisme.

La douce Campanie me console de ne pas avoir pu achever ma promenade autour de la Méditerranée. Après l'Egypte, l'ambition était de rejoindre la Tunisie en bateau, de poursuivre vers l'Algérie et le Maroc afin de reprendre pied en Europe en Espagne. Non, je n'ai pas comme Ulysse été retenu par des sirènes et mon bateau n'a pas chaviré. Parce que de bateau il n'y eut point ! Il est en effet interdit de sortir d'Egypte en bateau. Ou alors contre permission toute spéciale de Monsieur Sissi qui devrait plutôt s'appeler Monsieur Non-non. En quelques jours de recherches obstinées à Alexandrie et d'autres tout le long de la côte jusque à El Alamein, l'affaire était pliée (sous forme d'avion en papier). Impossible du côté de la Méditerranée. Au passage, j'ai noté combien il est difficile d'aller prendre un bain de mer sur la côte égyptienne tant elle est confisquée, privatisée, clôturée ou murée en cités d’immeubles à appartements pour vacanciers. J'ai d'ailleurs logé dans un appartement-dortoir réservé aux travailleurs qui construisent de jour comme de nuit ces énormes tours balnéaires.

Mes pensées idéalisées jusqu'à la sentimentalité par la vue des scènes champêtres, des chérubins et cupidons se sont maintenant tellement rafraîchies au marbre des colonnes et au vent de la mer qu'il me vient l'envie de vous faire part d'une réflexion.

Les temps ont changé. Vous savez que nous vivons en Belgique sans voiture depuis plus de 20 ans. A cette époque, la décision de faire de la résistance et ne pas m'engager plus avant dans la course au Tout-Moteur me valait des reproches ou des sarcasmes. Aujourd'hui, quand j'explique que mon choix est de voyager sans téléphone, sans appareil photo, sans montre, bref sans autre appareil qu'une boussole, presque tous mes interlocuteurs lèvent le pouce et me serrent la main. Pourtant ils ont tous un smartphone. Un tel changement d'attitude, en vingt ans, est étonnant. Aucune machine n'est mauvaise en soi, c'est l'habitude qu'elle crée et toute l'infrastructure qu'elle impose qui fait de nous ses esclaves ("esclavage", c'est le mot qui revient le plus dans la bouche des personnes rencontrées). Au début, le changement est présenté sous son aspect le plus désirable, ses effets immédiats paraissent merveilleux. Les propagandistes jouent sur le temps court. Ils ne parlent jamais des effets à long terme. L'amélioration est présentée sous forme d'accroissement de la liberté. Souvenez-vous : "L'auto, c'est ma liberté".

La Belgique possédait un système de transport ferroviaire parmi les plus remarquables du monde. Il a été sacrifié pour faire place à des autoroutes illuminées. Comme s’il n'était pas évident que remplacer un système performant de transport collectif par un système de transport individuel motorisé n’allait pas nous conduire dans une impasse, c'est-à-dire un bouchon (pour ne parler que du seul problème de la circulation). C'est à long terme, quand l'habitude est prise par tous et que l'aliénation générale est installée que la faculté d'user de l’appareil gadget devient une obligation. C'est à long terme qu’on découvre que le Tout Technologie signifie l'amputation progressive de toutes nos libertés. Pour vous donner un exemple, je reviens au bateau. Il y a à peine un peu moins de quarante ans, pour clore une errance d’un an et demi, je revenais du Brésil au Portugal à la voile et du Portugal en Hollande en cargo. Gratuitement, sans difficultés (autres que celles posées par les éléments et la psychologie des équipiers...). A cette époque, on pouvait au port monter sur les bateaux et parler aux équipages. Aujourd'hui, c’est fini. Ce qui justifie ces restrictions à la liberté, ce n’est pas que l'homme est devenu plus mauvais, c'est que la puissance de nuire de chaque individu est augmentée par la technique, que ce soit par une kalachnikov ou par le moyen d'un smartphone. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'à long terme, les nuisances provoquées par ces soi-disant progrès sont supérieures aux gains de court terme.

Le faux progrès est comme une échelle mise gratuitement à notre disposition pour nous permettre d'évoluer et d'aller vivre au premier étage. Après peu de temps, on se dit finalement : je préférais ma situation au rez-de-chaussée. Vous voulez donc redescendre mais... plus d'échelle ! Elle a été enlevée. Vous voilà prisonnier du premier étage et du faux progrès. Vous êtes maintenant insatisfait. Alors pour guérir votre insatisfaction, on invente un autre faux progrès : un deuxième étage et une autre échelle qui va du premier au second étage. Bien sûr l'échelle est mise gracieusement à votre disposition... Et ainsi de suite.

Ce qui aggrave notre situation, c'est que, pour pallier aux méfaits de cette fuite en avant technologique, nous n'envisageons aucune autre solution qu'une solution technique. Tout effort personnel est tabou. Toute remise en question en profondeur est balayée avec mépris et toute simplification sera jugée... simpliste !! La solution doit être coûteuse, complexe et formulée dans un langage grandiloquent. C'est comme si, en présence d’un enfant difficile, bruyant, perturbateur, violent, vous vous interdisiez de lui demander de se maîtriser et vous ne préconisiez comme remède que la pose d'un triple vitrage incassable, d'un tapis qui absorbe les sons, des meubles arrondis et mous, une porte blindée, etc.

Pourtant les vrais progrès existent. Ils se reconnaissent à une chose très simple : le supplément d'âme.

Après avoir rejoint Tunis en avion, je me suis mis à la recherche de l'ambassade d’Algérie située comme souvent en périphérie de la capitale. Muni de mon plan schématique de la ville, j’ai demandé aux passants et habitants de m'aider à trouver l'endroit. Personne n’a été capable de me montrer notre situation sur le plan. Parmi les personnes interrogées, il y avait un policier, le propriétaire d’un hôtel devant lequel nous nous trouvions et au moins un universitaire. Alors ils prennent leur smartphone, ne s'en sortent pas et finissent tous par dire : "Prenez un taxi !".... Étonnante expérience que j’ai renouvelée en d'autres endroits. Finalement, j'ai fait tout ce chemin jusqu'à l'ambassade pour entendre : "Les visas, c'est pas ici, c'est au consulat..." Au consulat algérien, mon dossier fut très très rapidement traité, je n’ai aucune plainte à formuler à ce sujet. Pour obtenir un visa, il faut être résident tunisien, venir en avion et aller à l'hôtel ! A la trappe l'Algérie...

Encore un mot au sujet des visas encore, j'avais déjà demandé le visa syrien à Sofia,en Bulgarie. J’ai le plaisir de vous faire savoir que l’ambassade de Syrie à Sofia vient de me répondre !

La Tunisie, dont je ne savais strictement rien et que j'imaginais sous forme d'une portion de désert, est en fait constituée de montagnes tout le long de sa côte et au centre. Tunis ne paraît pas compter 3 millions d'habitants, il y fait calme comme dans un village. Participent à cette agréable atmosphère la faible hauteur des immeubles et la douce harmonie des couleurs blanche et bleue partout. L'admiration du visiteur s’accroît encore dans le coeur historique de la ville qui est très grand (et classé Unesco). Mon dernier prêche sur le Coran m a été donné par l'imam de la plus belle mosquée, la mosquée Zitouna: tous les prophètes qui ont précédé Mahomet, donc Jésus et tous les autres sont en fait musulmans. C est la seule mosquée où j'ai été prié de sortir parce non-musulman.

La Tunisie est en général propre et donne une impression de bonne gouvernance. Le matin où j’allais quitter Tunis et prendre le bateau pour Palerme, je rencontrai Fathya et Chaker qui m’invitèrent chez eux. Dire que j'aurais pu manquer les somptueux petits-déjeuners tunisiens de Fathya notamment les dattes au beurre, les bricks à l'oeuf et le café à la fleur d'oranger... J'ai donc prolongé mon séjour et ai pu admirer de la Kasbah de El Kef les vastes ondulations vertes (pourtant à l'époque, il ne pleuvait plus depuis quatre mois en Tunisie et on commençait à organiser des prières) couvertes d' oliveraies, de champs et de pins. Au départ, Mohammed m'a fait cadeau de sa Kachabia brune tissée par sa mère avec la laine de leurs moutons. Ce n'est pas léger !

Le très beau parc naturel d'Ichkeul valait le détour. Cette fois, j'étais accompagné d'un jeune homme en mobylette à qui j'avais demandé mon chemin. Il a poussé la serviabilité jusqu'à m'accompagner toute l'après-midi et m'inviter à loger dans la maison qu'il construit seul. Du toit, j'ai pu admirer toute l'étendue du lac et de la plaine au milieu de laquelle se dresse sans prévenir l'énorme montagne.

Je ne vais pas décrire ici Palerme qui est tout simplement magnifique. Grace à un manuel trouvé à Tunis, mon italien progresse même si je le parle comme une vache espagnole. A la vérité, il est difficile pour moi de ne pas déraper dans le castillan. Beaucoup d'Italiens le comprennent. Comme j’aurais aimé pouvoir maîtriser parfaitement la langue de Dante en ce moment ! J'aurais pu me lever et aller prier la femme qui est assise à la table derrière moi de mettre fin à sa communication téléphonique. Même dans des bibliothèques comme celle-ci, le silence n’est plus respecté. C’est encore une liberté disparue : le choix du silence.

Pour la suite des opérations, je dois vous prévenir que les occasions de trouver un centre internet en Italie sont très rares. Donc si vous n'avez pas de nouvelles de moi, ne vous en faites pas trop ou alors rayez-moi de votre carnet d’adresses en pensant au dicton : "Voir Naples et puis mourir".

Je vous laisse mon épitaphe : Ciao !

Bernard

bernarddelloye@gmail.com

P.S. : sur le front des claviers, la situation progresse mais il reste encore des accents qui refusent de se laisser circonfléchir

 

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