Les Belges du Bout du Monde

[CARNET DE VOYAGE] Le retour (11/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

20/03/20

Onzième épître aux Belges

 

Chère Famille,

 

Pour des raisons que je ne dois pas décrire, ma traversée italienne est devenue de plus en plus solitaire. Je la reprends en votre compagnie depuis Naples d’où je vous écrivais la dernière fois.

Tout commence par une nouvelle réjouissante : la famille bottines s’est agrandie ! Des jumelles se sont ajoutées. Les anciennes ont fait le trajet en confinement avec la poste napolitaine. Après un petit psychodrame causé par la clientèle à la vue de mes chers brodequins posés sur le comptoir, le directeur de la poste en personne est venu nettoyer toutes mes empreintes avec des produits propres à transformer une étable en salle d’opération. Après un petit sermon destiné à rassurer ses ouailles, il m’interrogea sur mes mœurs et ma provenance. Alors l’émotion s’empara de lui. Oubliant son plastic à vaporiser et son napalm tue-tout, il conclut sa messe par un crescendo émouvant sur la simplicité et l’humilité des Belges et, se croyant sans doute sur la scène du théâtre San Carlo, devant tout son public, m’embrassa en me faisant promettre de revenir chez lui à mon prochain passage à Naples !

J’ai hésité entre prendre la direction de Caserte, le Versailles italien au nord de Naples, et continuer le long de la côte. Cette deuxième option a obtenu ma préférence. Car je dors souvent en plein air et le temps est moins froid au bord de la mer. N’oublions pas que nous sommes en hiver.

Depuis Palerme, chaque soir je demande aux habitants une ou deux couvertures que je rends le lendemain. Sans surprise, plus je montais vers le nord, plus la couverture se faisait rare… L’écosystème littoral offre un terrain de bivouac plus confortable que le pavé citadin ou la pente montagnarde. Souvent, j’aurai été servi par la chance ; non seulement, il n’a pas beaucoup plu mais en plus, j’ai plus d’une fois trouvé parmi les rebuts jetés un peu partout des coussins ou des matelas qui ne demandaient qu’à rencontrer des formes voluptueuses et sentir le poids du cheval mort, comme disait Johnny.

En Campanie, au régime de brocoli cru, oranges, citrons, pain sec, j’ai ajouté la mozzarella de bufflonne. Parfois, j’ai bravé la douleur aux doigts pour manger des figues de barbarie. Cette dernière est une plante invasive, comme les belles figues de Hottentot qui décorent si joliment les plages et comme surtout les cannes de Provence, un consortium de malfaiteurs botaniques pires que les Camorra, ‘Ndrangheta et Cosa Nostra réunies.

J’ai rejoint Rome en suivant les pins parasols de la Via Appia. Ces pins, avec les palmiers et les cyprès, forment la triade naturelle qui pourrait servir d’emblème à l’Italie. Je devais y faire deux choses urgentes : gratter le mortier de terre du Colisée et du Panthéon. Le mortier de terre des Romains est un exemple de matériau efficace et respectueux de l’équilibre écologique. Deux mille ans que ça dure et ça ne bouge pas. Il faut dire que l’Italie est gâtée en matériau dur et facile à tailler en même temps : tuf et travertin, ce dernier surtout à Rome où il borde tous les trottoirs.

Au début du confinement, la police italienne n’a pas fait preuve d’un très grand zèle. Mais cela a vite changé. Dans la petite ville d’origine étrusque de Sutri, un policier qui me demandait mes papiers parce qu’il trouvait étrange que je me lave dans la fontaine à 7 h du matin, a presque dégainé parce que je m’approchais de lui. Finalement, je m’en suis tiré avec une déclaration sur l’honneur que je rentrais chez moi. Comme si j’avais envie de m’attarder dans un pays presque complètement à l'arrêt… Je n’étais autorisé qu’à transiter de commune en commune. L’interdiction de rester dans ou même de visiter une commune italienne faisait de moi un condamné au mouvement perpétuel.

A Rome, sur la place Sainte Marie Majeure, un policier, de son Alfa Romeo bleue et blanche, m’oblige à me lever et m'interdit de m’asseoir ! Le voyant repartir à toute allure en faisant crisser les roues de sa voiture, je déplorai cette cruauté et méditai les paroles de Platon : " Il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre ". Comme il est regrettable qu’on n’ait jamais pris de mesures aussi radicales contre la pollution atmosphérique qui cause tant de maladies pulmonaires et, par conséquent, la faible résistance de nos organismes au Coronavirus.

Je le sais personnellement pour avoir, il y a vingt ans, intenté un procès contre l’Etat belge, la Région de Bruxelles-Capitale et ses 19 communes pour obliger ces (si nombreuses) institutions (toutes dites compétentes) à prendre enfin les mesures adéquates (et donc radicales) contre la pollution atmosphérique à Bruxelles et notamment les pics d’ozone. On a jugé que ce n’était pas urgent, on a soulevé des arguments de forme…. Comme le nord de l’Italie très touché par le Coronavirus, Bruxelles est le point noir de la pollution atmosphérique en Europe.

Un grand conclave s’est tenu dans la cité papale de Viterbo, à quatre jours de marche au nord de Rome. Sur la place San Pellegrino, j’ai discuté le coup avec Belen et Filipo, un jeune couple, accoudés à leur fenêtre du premier étage. Ils ne peuvent même pas aller rendre visite à la mère de l’un d’eux dans le même village.

Je n’étais pas au courant de la gravité de ces mesures. La distanciation d’avec la population est telle qu’il n’était plus possible de socialiser autour d’un café. Dormir sur le pavé devenait un privilège ; dormir dans la rue, oui, mais à l’abri des regards. Et quand on a trouvé, il faut encore espérer qu’on ne soit pas sur le territoire d’un sans-abri, comme cela m’est arrivé quelques fois. Certains habitants masqués, gantés refusaient de me répondre ; d’autres me faisaient la morale parce que je ne portais pas de masque. Une fois, une femme dans sa voiture en stationnement, me voyant m’approcher et entendant mon appel, referma et verrouilla sa portière. Tout était fermé, églises, magasins, municipalité. Seuls quelques commerces d’alimentation, épiceries, boulangeries se signalaient par des files à l’extérieur.

Conclave personnel donc. Après un débat entre mon Moi et mon Je, puis consultation de mon subconscient pour avis motivé, le tout formant un vrai dialogue platonicien dans les règles de cet Art hélas en voie de disparition, et néanmoins sans pesanteur mais avec la grâce d’une conversation agréable et légère qui dure depuis 61 ans (ceci pour répondre à ceux qui m’ont demandé à quoi je pense quand je marche), je décidai d’accélérer et de passer de la vitesse de 5 km/h à 100 km/h. Dans l’examen de conscience, j’ai négligé l’appel à l’aide des talons d’Achille et j’ai expliqué à ceux-ci, comme le font certains philosophes au sujet de la torture des animaux, que leur souffrance n’a aucune valeur éthique.

Je pris donc le train pour la frontière italienne. Mes craintes étaient qu’on me refoule à la douane française : aucun contrôle à la frontière !! Dans ce pays, le 13ème et dernier de mon tour, l’ambiance était beaucoup plus détendue même si tout était fermé également. Temps magnifique sur la promenade des Anglais, voyage de Nice à Lille en train sans histoires autres que celles de mon voisin (très proche !) de 80 ans, retraité heureux, ancien chef de gare, vacancier professionnel, obligé de quitter son village de vacances à Grasse à cause des mesures du président et m’expliquant déjà le projet suivant. Voyant des plaques jaunâtres dans certaines prairies, je lui demande s’il a beaucoup plu en France. " Ah moi, je ne veux pas de pluie, hein ? Surtout pas ! Je veux du soleil, le reste, je m’en fous ! " Je lance un dernier regard aux reflets de la Méditerranée. Des stores sont baissés. Personne n’observe le paysage de la Provence, les ravines rouges de l’Estérel, la garrigue tachée du blanc des prunelliers, l’aqueduc de Roquefavour, la montagne de Sainte-Victoire. Tout le monde est plongé dans son écran. Un passager accepte d’envoyer un bref message à ma moitié : voile blanche, je ne suis pas bloqué en Italie, je rentre. Histoire de ne pas arriver à l’improviste…

Puis, à mi-chemin entre la gare et notre domicile, à l’endroit où la nuit est la plus noire, deux étoiles brillent dans un visage, une surprise inoubliable : ma bien-aimée retrouvée !

Ce matin, nos deux enfants sont avec nous, les bourgeons s’ouvrent, les cris d’oiseaux animent les haies, c’est de chez moi que je vous écris cette dernière épître.

Heureux. Comme, j’espère, vous l’êtes aussi.

Bernard

bernarddelloye@gmail.com