Les Belges du Bout du Monde

[CARNET DE VOYAGE] La tendresse des chiens turcs (5/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

lundi 30 sept. 2019

Cinquième épître aux Belges


Anamur, 30 septembre 2019


Chers amis,


J’ai trouvé un clavier Qwerty sur la côte sud turque. Dans un café ınternet à Anamur.


Poursuivant ma lente progression dans les montagnes de la côte ouest, je suis arrivé à Kuşadasi où j’ai resserré mes bretelles de sac à dos afin d’éviter que celui-ci ne tombât à la mer tant fut brusque et soudain mon quart de tour à gauche et puissante la force centrifuge qui s’en suivit. Direction l'est de la Turquie, quı commence, m'a-t-on dit, à partir de la ville de Denizli


A ce propos, j’ai reçu une délégation des chiens de l’Est de la Turquie. Réunis en AG, ils ont eu connaissance de ma lettre précédente dans laquelle je disais ma tendresse pour les chiens turcs en général. Grave erreur de ma part !! Les chiens de l’Est turc m’ont fait savoir via leurs trois délégués qu’ils n’apprécient guère l’amalgame. Les chiens de l’Est n ont rien a voir avec les chiens de l’Ouest.

Ils ne sont pas des gentils toutous lécheurs d’assiettes à touristes. Ils ont du mordant, ils blessent, ils tuent et tout le monde en a peur. Ils n’ont que faire de mon empathie ou de ma sentimentalité. Les nouvelles dispositions législatives du gouvernement turc sur les chiens-armes les font rire. J’ai vu de près la panoplie complète des meilleurs couteaux de Solingen dans la gueule des ambassadeurs : le découpeur de fessıer, le trancheur de tendons, l’attendrisseur de ligaments.

C’était peu après Denizli. Pas un arbre pour se protéger du soleil et surtout pour me fournir une branche en guise de bâton. Je n’ai dû mon salut qu’à la fuite a travers la route a deux fois deux bandes que je suivais. Le flot des voitures a arrêté leur rageuse poursuite. (Remarquez en passant la remarquable vérification de la dialectique hégélienne : la négativité auto-routière devient ici positive).


Donc svp, ne faites plus lire mes lettres à votre chien. Les rumeurs vont si vite.


A Eğirdir, les lacs se sont ajoutés aux montagnes de plus en plus hautes pour entraver ma progression vers l´Est. De plus l’hiver commence tôt et je revêtais déjà ma veste le matin et le soir. À nouveau, changement de direction, je suıs descendu plein sud vers Alanya. Dans cette ville touristique, s’achève la descente en escalier turque vers la Mer Mediterranée.

A 15 km du centre d Alanya, toujours en bord de mer, dans une rue commerçante digne de la rue Neuve, j ai rencontre un couple de retraites belges. Il y a dix ans, la ou nous nous tenions c’etait encore de la terre, m’assuraient-ils. Ils viennent ici dans leur appartement deux fois par an et le reste de l’année à la Costa Brava. J’aurai rencontré beaucoup de retraites heureuses.


A présent, je longe les falaises et tout ce découpage côtier qui tient de la dentelle. Il s’en suit que je dors régulièrement sur la plage. Deux choses m’étonnent et me réjouissent : ıl y a encore des plages désertes et l’eau est propre.


Les Turcs sont parmi les gens les plus accueillants et généreux que je connaisse. Je dois souvent refuser des cadeaux trop pesants. Maintenant ce sont des régimes de bananes ! En effet, ıl règne ici un climat tropical unique en Turquie. Toute la côte sud entre Alanya et Anamur est consacrée à la banane. Elles partent principalement en Russie. En Turquie en général, on en voit peu et elles sont chères. İci, c’est dıfférent évidemment.

En descendant à Anamur, j’aı cru arriver dans le désert de plastıque d’Almeria. J’ai dormi sur la plage du village le plus bananier de toute la Turquie : que des bananiers ! De vraies prairies à dinosaures.

C’etait, avec les pins, un de mes arbres favoris… Maintenant, je suis un peu écœuré. La biodiversité en souffre cela va de soi. Il faut aussi dire qu’avant c’étaient des orangers ; et comme les oranges ne rapportaient pas… on a remplacé un jusqu’au-boutisme par un autre. Ce sont de petites bananes, personne n’a encore pu me donner le nom de la variété du bananier. Toujours la même. Difficile de vérifier mes informations. Je ne suis pas souvent devant un écran avec une connexion ınternet. Ici en Turquie, Wikipedia est interdit. Les résultats des recherches aboutissent souvent à des sites en turc.


Vous souvenez-vous de Montesquieu et des Lettres persanes : Comment peut-on être persan ? L’anecdote suivante m’y a fait penser. Au bord d une route fréquentée, deux policiers effectuent un contrôle routier. Un camion charge de caisses de raisins est à l’arrêt. Que le camionneur charge des caisses de raisins dans le coffre de la voiture des policiers, passons… Mais que le policier ait salué le camionneur en lui faisant un baisemain !!!


J’ai testé pour vous :


Le gag quı fera rire tous les enfants turcs. Vous serez ınvıté à tous les festivals du rire de Turquie, avez Ürlüberlü et à Apisedrir.
Invité dans un village à manger dans la salle des fêtes où se terminait une fête religieuse, je fus comme d´habitude abondamment servi de mets divers mais aussi de nombreux petits pains, yoghourts a l’eau (Ayran), biscuits, sucreries, tous produits préemballés. Un courant d’air balaie ma table, un de mes emballages prend la direction du sol et de tous les autres détritus. Je me précipite pour le rattraper et le mettre dans ma poche. Hilarité générale de tous les enfants…


Soucieux d’écrire de belles lettres de remerciements a mes nombreux amis proche-orientaux, j’aı mis des amphétamines dans mon baxter de turc. Il y a parmi eux des imams et des bourgmestres qui ont tenu à laver mes chaussettes eux-mêmes à la main. Je ne sais pas pourquoi. Le jeune imam (25 ans) en particulier trouvait que je n’allais pas assez vite. Il voulait arracher ma deuxième chaussette ! Or ce sont des chaussettes longues d’hiver en feutre très difficiles à enlever…


Souhaitant vous faire profiter de mes progrès en turc, je passe en revue mes nouvelles notions :


Decorasyon : les habitants de ce pays confient à des architectes d’intérieur le soin d’aménager l’extérieur de leur maison. Aussi trouve-t-on beaucoup de salons ou canapés sur le trottoir.
Kuaför : ıl y en a beaucoup partout. La barbe est très soignée. La plus belle moustache, épaisse et blanche, appartient à Barut, 94 ans, du village d’Ormona. Deux lames de faux opposées.
Şarkuteri : je la retrouve partout et comme tous les plats en général, fromages, olives, pains, salades de tomates, tout est beaucoup trop sale… Les lignes blanches sur mon tee-shirt en témoignent. Le sel quı ressort de ma peau va finir par corroder mon sac à dos.
Aksesuar : ceux que je ne regrette pas d avoir emmené, à commencer par ces grosses chaussettes d’hiver quı me servirent de gants en avril et de chaussettes en été (bons amortisseurs pour les blessures, d’autant plus que les semelles de bottines deviennent très fines…). Celui que je vais renvoyer : la tente toute neuve.
Tuvalet : le v se prononce comme un w. Pour ceux qui estıment devoir utiliser de l’eau dans leurs toilettes, les toılettes turques sont un exemple à imiter. Economie de céramique, économie de place, économie de papier, ergonomie, efficacité. C’est aussi un bon exercice d assouplissement. On améliorerait encore l’efficacité en y plaçant une douche.


Ceux qui ont cru que je vous écrirais un jour une épître de Tarse seront déçus. Je n’en serai pas loin mais je n’irai pas jusque-là. N’ayant pas obtenu de visa syrien, je suis obligé de tenter d’entrer en Israel par Chypre. Aussi je me dirige vers Taşucu (Silfike) pour y prendre un ferry vers Chypre et ensuite… Comme liaison commerciale, il n’y a que l’avion (que je ne prendrai pas) pour rejoindre Israel. Je vais essayer à Chypre d’embarquer sur un voilier comme équipier. Ce ne sera pas facile. De nos jours, les marinas ne sont plus accessıbles au public. Donc si votre yacht croise par-là, agitez votre mouchoir, je vous rejoindrai à la nage…

Désolé d'avoir, dans ma lettre précédente, confondu Cc et Cci. Vous n'avez pas été sévères avec moi, personne ne s'est plaint. Je lis avec beaucoup d'intérêt vos réactions, questions, remerciements et encouragements. Cela me touche beaucoup, même quand c'est court. Merci. Je répondrai plus tard aux questions.

J’espère que tout va aussi bien pour vous que pour moi.


Bernard Delloye

bernarddelloye@gmail.com

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