Les Belges du Bout du Monde

[CARNET DE VOYAGE] Découvrir le Liban à la lampe de poche (6/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

samedi 9 novembre 2019

Sixième épître aux Belges


Chers amis,

Nous avons beaucoup de chemin à parcourir, alors ne perdons pas de temps. Prenez votre cahier de géographie et inscrivez sur une nouvelle page :
Kibris et Κύπρος : Chypre en turc et en grec


Ensuite sur une nouvelle page : لبنان : Liban


Notre partie de saute-mouton des alphabets s’enrichit des lettres grecques et arabes. Tous deux issus de l’alphabet phénicien, inventé à Byblos ou nous ferons escale dans un instant.


Chypre, une île grande comme un tiers de la Belgique, fait partie de l’Union Européenne. A la douane de Nicosie, la capitale, une pancarte annonce qu’elle est la seule capitale du monde divisée entre deux pays. Par chance, j’ai obtenu la clef de la serrure du Yacht Club de Larnaca ; mes recherches d’un voilier vers Israël me permettaient d’espérer une solution, j’avais trouvé un bateau faisant l’aller et retour. Hélas, la destination israélienne semble une gageure pour le bateau-stop. La douane israélienne et même la douane chypriote ne permettraient pas des allers et des retours avec un nombre différent de membres d’équipage. Même pour une croisière classique sur un paquebot, il ne serait pas question d’abandonner le voyage une fois en Israël.


Entre-temps, sur la plage, devant les murs clairs de la forteresse croisée (Lusignan), j’ai rencontré Frédéric et Ilona, deux Belges méditerranéens, c’est-à-dire de Liège. Ilona (16 ans) participait au Championnat de Méditerranée de natation en eau libre (7,5 km) et Frédéric est son coach. Il manquait un Belge pour faire le public : j’étais là !

Cela commençait tôt à 7 heures pour permettre de nager en eau fraîche. Les pauvres n’ont pu se permettre d’attendre le podium et devaient repartir immédiatement et prendre leur avion. Pas le temps de visiter un peu un dimanche matin… Au revoir Larnaca, sa longue avenue de mer et ses palmiers.


Ce n’est que par hasard que j’ai appris qu’un ferry reliait Tasucu à Tripoli dans le nord du Liban. J’ai voyagé avec 72 camions. Cette ligne ne fait aucune publicité, ne communique pas du tout, n’a pas de site internet et dans toute la Turquie personne ne m’en jamais parlé. Jusque-là, je pensais qu’à part la ligne Tasucu-Chypre, aucun bateau turc ne pourrait me rapprocher de mon but.

Un beau matin, j’ai donc découvert à travers un nuage de smog les hautes montagnes libanaises enserrant Tripoli. Première constatation, le Libanais ne marche pas. Au port, pour faire 100 m jusqu’au bureau de l’immigration, on me proposait un taxi avec insistance ! Ils ont dû me prendre pour un fou…

Les objections du militaire à mon entrée dans le pays, sans hôtel et sans adresse, me donnèrent du fil à retordre… Enfin, de nuit, je sortis du port de Tripoli et découvris le Liban à la lampe de poche. Longtemps je pus entendre sous mes pieds le fracas du plastic…


Dans un souk millénaire aux murs épais de 4 m et sous une canopée de lianes électriques, j’ai fait effectuer la 5e réparation de mes bottines. Hélas, elle n’a pas tenu toutes ses promesses. Je n' en veux pas à l artisan, personne avant lui n avait accepté de surcoller une semelle sur la semelle principale, devenue fine et lisse. Plus j avance dans mon voyage, plus je rencontre des hommes débrouillards et dévoués, travaillant parfois bénévolement, comme ce tailleur du même souk, qui a recousu debout et sur-le-champ une poche de mon short.

Porte par l enthousiasme que suscite un nouveau pays a découvrir et soulagé de quitter une ville sale et polluée, je m'élevai pas a pas vers les couches plus claires de l atmosphère et les régions illuminées de la foi chrétienne. Étrange de se sentir chez soi au Proche-Orient… A 1400 m d altitude, Bcharre est la Rome du Liban avec ses 30 églises dont 3 très grandes et comme neuves. Il y a la aussi la maison natale de Khalil Gibran et, dans un ancien monastère enroche dans la falaise, le musée qui lui est consacre.


La croûte terrestre s est fendue d’un cadeau grandiose a l’Unesco. Un rift impressionnant, des falaises gigantesques et 800 ermitages occupès dès les premiers temps de l’église chrétienne. Si vous ne ressemblez pas a l’Homme en marche de Giacometti, si vous n’êtes pas taillé dans un bâton de sucette, ne faites pas le déplacement vers l’ermitage de St Simon le Stylite, vous ne passerez pas par le trou qui donne vers ses appartements. La descente vertigineuse sous la pluie dans la vallée de la Qadisha était une excellente occasion de tester mes nouvelles semelles toutes lisses. J’ai eu la grande chance d’être toléré par l’unique occupant du monastère St Elysée, lieu de fondation de l’église maronite.

Sur la dalle de ce tout petit monastère, j’ai pu admirer toute la nuit la falaise suspendue au-dessus de ma tête et penser a tout ce que m’a dit Yves, le laïc, gardien de ces lieux. Dans sa bouche, les héros malheureux de l’Indépendance reprirent vie ; le récit de la guerre civile me fit une profonde impression, surtout celle entre chrétiens. Quel écheveau de problèmes liés principalement a l’afflux de réfugiés palestiniens depuis 1948. Pas plus tard qu’hier soir, j’écoutais un réfugié syrien disant avoir droit à des allocations de l’ONU ; il ne reçoit rien depuis trois mois. Sa situation est précaire.

J’apprends aujourd’hui hui la démission du responsable de l’ONU pour abus de pouvoir… plus l’absence de fonds, etc. Si ces deux millions de réfugiés qui sont ici au Liban ne recevaient plus rien… quelle poudrière, les amis !! Le centre ONU pour Palestiniens est dans le bidonville voisin du mien à Beyrouth. La question de la naturalisation de ces réfugiés est un des grands enjeux de la vie politique de ce pays. Vous vous doutez que les chrétiens seraient très fortement minorisés par cet afflux de nouveaux électeurs musulmans.

Les Libanais toutes confessions confondues sont écoeurés par la corruption de leur gouvernement qu’ils accusent de tous les maux. Délabrement est le mot qui vient a l’esprit. Pas de transport public, à Beyrouth l’eau du robinet est salée (alors que Beyrouth, connue pour la qualité de son eau souterraine, signifie "puits" !), pas de sécurité sociale, et avec tout cela, la vie y est très chère. "Dites dans votre pays de ne pas donner d argent à notre gouvernement, il sera volé" est une phrase entendue plus d’une fois. Et aussi : "Vous ne voulez pas me prendre avec vous ? Je veux sortir de ce pays…"


Il faut cependant garder a l’esprit qu’un gouvernement n’est pas corrompu par accident, il y a tout un état d’esprit, une tolérance populaire générale derrière tout cela. Le Liban vit au-dessus de ses moyens et plus grave encore, apparemment beaucoup ne paient pas d’impôts. Commençons pas regarder autour de nous : énormes bagnoles, le plus souvent 4x4, luxueuses, châssis surélevés, pneus extra larges ; banal est le démarrage ou le freinage en faisant crisser les pneus. Le Liban importe tout, il ne produit pas grand chose, les services constituent le plus grande part de ses revenus. Entre autres, les banques, songez qu’on appelait le Liban "la Suisse de l’Occident". L’économie tournerait grâce au renflouage de millions de salaires verses à leurs familles par les Libanais de la diaspora.


Quelques jours après mon arrivée, le blocage du pays par les manifestants de l’Intifada commençait. Chaque fois que je passe devant une télévision, j’entends l homme de la rue hurler sa colère. Les religieux ne sont pas en reste, ici il est normal que les Eglises fassent de la politique.
Mon dernier mécène est un vendeur de canapés. Il m’a prêté au-dessus de son magasin un appartement totalement vide, sans électricité mais avec eau salée. Après plusieurs couchages en extérieur, près du trafic bruyant et polluant et à portée d’haleine de groupes électrogènes grande comme des containers, (il ne faut pas une heure pour que mon sac de couchage se couvre de suie…), ce soir-là, je pensais profiter d’une longue nuit.

Apres deux heures de sommeil dans mon nouvel appartement, des coups violents sur la porte : des hommes qui ne se présentent pas ont décidé de m’organiser une petite fête de bienvenue : un grand jeu de nuit. Ils devaient trouver que je n’étais pas assez bien installé. Ils m’ont offert l’hôtel pension complète, avec toute une équipe d’animateurs en tenue camouflage pour veiller sur moi. Ma nouvelle chambre toute tapissée de lignes verticales avec 20 nouveaux camarades, tous postdoctorants en sciences pénitentiaires.

Ensemble, ils m’ont appris à danser la farandole des mains menottées, et ensuite excursion dans Beyrouth en fourgon, après quoi a suivi un défilé d’hommes masqués, menottés et placés dans des box comme pour un départ de steeple-chase. Très polis de surcroît, ils m’ont plusieurs heures durant montre tout l’intérêt qu’ils portent à mon voyage et à ma vie. J’étais flatté. Dommage qu’après la séance de dédicace, je n’ai pu garder un souvenir de mes exploits en arabe.


Ouzaii est un désordre de balcons, de ruelles, de fils, de tuyaux. Ce bidonville plein de charme, donnant sur la mer, repeint et dessiné par des artistes venus de partout est mon domicile beyrouthin, le temps que je reçoive mon visa de l’ambassade de Syrie. La route principale, au bord de laquelle je vis, est à la fois une brocante, un marché, une piste de rodéo, un salon d’exposition ou plutôt une exposition de salons, des étals de boucherie, des rangées de légumes, des sacs de graines ; le trafic se fait sur deux, trois ou quatre roues, on passe où on peut, sur deux pieds aussi pour ceux qui n’ont pas froid aux yeux. Quand ils ne sont pas couverts par le fond sonore des moteurs pétaradant (inutilement), des hélicoptères ou des avions, ma mémoire tente de graver pour toujours les claquements de tasses des vendeurs de café ambulants et les cris des vendeurs de légumes poussant leur charrette à plateau.

Voilà, c’est tout pour ce mois-ci. J’espère repartir bientôt pour la Syrie. Ila Likaa

Bernard Delloye

bernarddelloye@gmail.com

 

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