Les Belges du Bout du Monde

[CARNET DE VOYAGE] Arrivée à Jérusalem (7/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

Jeudi 28 novembre 2019

Septième épître aux Belges

 

Chere Famille,

שלום ! Shalom !

J’ai le plaisir de vous annoncer que je suis arrivé ce 23 novembre 2019 à Jérusalem.

Encore un alphabet diffèrent ! Pour Israël, je vous prie de porter dans votre cahier de géographie deux inscriptions, en hébreu et en arabe :

ישראל et إِسْرَائِيل

 

Je vous préviens : le clavier hébreu/arabe ne sera pas plus souple que les autres en ce qui concerne l’orthographe française... On peut parler de maltraitance littéraire et même d’une intention délibérée de génocide linguistique. Mais bon, dans mon cas, c’est purement involontaire, dans celui de notre premier ministre, c’est intentionnel (jobs, jobs, jobs !). Si vous souffrez de la violation permanente des droits de la Langue et de la Raison, sachez que je souffre encore plus que vous et que je suis tout prêt à descendre dans la rue pour organiser une grande Intifada de la glose malmenée.

 

Jérusalem est la plus belle des villes traversées depuis mon départ. Je loge à l’abri des remparts de la Vieille Ville. Les bruits de la cite piétonne, qui reçoit un million de pèlerins par an, s’effacent une fois passe les murs du jardin. Ma rue, celle-là même ou Jésus porta sa croix, la Via Dolorosa, résonne tous les jours des processions chantées dans toutes les langues. Je marche chaque jour sur les grands monolithes stries, gravés de jeux romains, creusés d ornières, morcelés par le tremblement des conquêtes, des révoltes et des impitoyables répressions, et cependant polis jusqu’ à être glissants par le passage millénaire.

 

Mon premier souci a été de me recueillir devant le Saint Sépulcre et dans de multiples autres endroits propices à la méditation quand ils ne sont pas interrompus par les cris, les transes ou les pleurs de transportes, extasies, illumines, comme devant la tombe du Christ, au lieu-dit le Jardin de la Tombe. Parfois ce sont des gesticulations, imprécations ou bruyants plaidoyers comme devant la Tombe de David.

Dans des interstices du Mur des Lamentations, j’ai place comme j’ai pu rosaires, chapelets et messages. Dans l’église de la Condamnation, celle de la Flagellation, dans la prison du Christ, un trou parmi d’autres, tous entièrement creuses dans la roche sur plusieurs étages souterrains, dans le Jardin des Oliviers, dans le Cénacle ou s’est tenu la dernière Cène, sous l’arche de l’Ecce Homo, sur le pavement appelé Lithostrotos ou Jésus comparut devant Pilate, j’ai donc pense à vous tous qui m’avez soutenu par la pensée ou par la prière ainsi qu’ a tous ceux qui m’ont aidé sur mon chemin : fermiers, passants, bateliers, pécheurs, fervents, prêtres, imams, hôteliers, commerçants, bourgmestres, et ceux qui l’ont fait à leur insu comme les propriétaires de bâtiments abandonnes, à louer, en chantier, de jardins ou de prairies.

Dans le Saint Sépulcre, qui ne désemplit pas, quelle que soit l’heure, j’ai cédé ma place à ceux et celles qui s’agenouillent et baisent la pierre de l’onction ou fut déposé le corps du Christ, miraculeusement parfumée, dit-on. Dans une des cryptes sous le rocher, j’ai été ému par le chant a capella de femmes et d’hommes enveloppes et voilées de vert. Enfin, ayant attendu quelques heures dans la foule massée autour de la tombe du Christ (l’autre) dans l’église du Saint Sépulcre, je me suis retiré songeur lorsque j’ai entendu ces propos (en hébreu puis en anglais) :

Mesdames et Messieurs, nous allons tenir un service ici ; ceux qui sont à ma droite peuvent encore défiler devant le Saint Sépulcre, les autres à ma gauche devront attendre 40 minutes la fin de la célébration et refaire la file. Il ne sert à rien de se plaindre, de crier ou d’user de violence. Si vous usez de violence, nous userons de plus de violence encore...

Avant d’arriver ici, je suis passe par la plus ancienne ville du monde, Jéricho, ou j’ai séjourné parmi des prédicateurs musulmans.

 

Ces imams missionnaires se réunissent dans un vaste immeuble situe dans un des deux camps de réfugiés palestiniens de la ville. Cela s appelle Douwa al Tabligh. Au nombre d une bonne centaine, nous avons mange et dormi ensemble sur les tapis du rez, sous la mosquée. Bien que l invitation ne dévoilât pas toutes ses facettes, je ne fus pas surpris devant les moyens développés pour me pousser à la conversion. Malgré ma patience, je n’ai pas réussi à obtenir des réponses précises a mes questions. De leurs explications générales, il ressort deux choses :

 

  1. il n’y a qu’un seul Dieu : Allah. Toutes les autres religions sont fausses, leurs Livres ne sont plus les livres originaux, ils ont été modifiés et on ne possède plus les originaux ;

 

  1. que si je crois en l’Islam, j’aurai le Paradis en récompense.

 

J’ai aussi retenu que dans le passé, aux peuples voisins les musulmans donnaient le choix entre trois solutions : la conversion, le paiement d’un impôt contre tolérance de leur propre religion ou la guerre. Cela ressort de la lecture de différents passages du Coran, par exemple celui-ci.

 

Sourate 9 verset 111

Certes, Allah a acheté des croyants, leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. Ils combattent dans le sentier d’Allah. Ils tuent, et ils se font tuer. C'est une promesse authentique qu'Il a prise sur Lui-même dans la Thora, l’Evangile et le Coran. Et qui est plus fidèle que Dieu à son engagement ? Réjouissez-vous donc de l'échange que vous avez fait : Et c'est là le très grand succès (la plus grande récompense).

 

Ceux qui sont musulmans parmi vous me pardonneront mon inculture, il y a certainement de multiples interprétations à ce texte mais il n’en reste pas moins que le mépris d’Allah et sa colère vis-à-vis des mécréants ainsi que la promesse d’un châtiment apparaissent souvent dans le Coran.

 

Vous vous demandez : et la Syrie ? Survolée la Syrie ! Eh oui ! J’ai dû rompre une promesse vieille de 20 ans. Mais comme on dit devant le Président du tribunal des réfères, c’est un cas d’urgence et d absolue nécessite. Je me suis donc rendu a moi-même une ordonnance d’extrême urgence. Voici pourquoi. Devant quitter mon quartier du sud Beyrouth plus tôt que prévu, j’ai traverse toute la ville en hâte en direction de la Syrie. Je pensais prendre mon visa au passage à l’ambassade. Las, le fonctionnaire n avait même pas envoyé le dossier au gouvernement ! Trois semaines d’attente pour ça...

 

Il aurait eu besoin d’autres documents, le formulaire que j’ai rempli n’est pas le bon, il faudrait attendre jusqu’ a 2 mois et même avec tous les papiers requis, il n’est pas sûr que j’obtienne ce visa. Bref, j’étais devant un cas typique d’abus très bien décrit par Kafka : la torture administrative.

 

L’Etat n’ose pas refuser clairement, il temporise, donne toutes sortes de prétextes, demande toujours d’autres documents et d’autres déplacements. Classement du dossier syrien a la verticale une fois pour toutes, donc. Je me rendis sans désemparer à l’aéroport (en territoire Hesbollah, a deux km de mon appartement...) pour prendre le premier avion pour la Jordanie.

 

Toutes les issues vers Israël et la Syrie étant bloquées, le ferry qui m’avait amené à Tripoli ayant suspendu ses allers-retours pour cause d’Intifada, je n’avais pas d’autres choix. Quelques heures plus tard, j’atterrissais à Amman.

 

Mes bottines sont encore avec moi. Un peu usées moralement, les pauvres. Je veille à leur épanouissement personnel en les suspendant a une branche par les lacets. Ainsi transformées en encensoirs, mes jumelles s’épanchent, me parlent de leur ressenti. Elles étaient parties pour expérimenter phénoménologiquement l’élan vital bergsonien et elles n’ont plus qu’une envie : se vautrer dans des charentaises taille XXL.

 

Je les écoute longuement sans interrompre et sans les juger. Elles errent, pataugent dans le marais de la psychologie des profondeurs, leur Être véritable, leur soi et leur Soi, etc., etc. Je comprends leur peine de voir de si près tous ces cadavres qui jonchent nos routes : hérissons, chats, papillons, chiens, lézards, sauterelles, martres. Même s’ils peuvent être fiers de leur endurance, mes godillots au cuir sec, aux coutures défaites, aux semelles de secours décollées font pâle figure. La fatigue est visible.

 

Le Karma cordonnier, l’avenir picaresque se dessine sous forme de décharge. Mais je ne veux pas céder a la facilite. Tout n’est pas perdu, épuisement physique peut-être, mais en soignant le moral, nous allons réinjecter des forces nouvelles. Il faut sauver les bottines Ryan !

 

Nous continuerons ensemble, je ne les abandonnerai pas. J’ai tout essayé : l’acupuncture sur gravier, les bains de boue, la promesse de voyages-récompenses, le jumelage avec des escarpins compenses, la chirurgie plastique durable, le sablage dans le désert de Judée et la lecture d’innombrables bijoux de mièvrerie sur le bonheur. Après quelques temps de cette thérapie, elles finirent par opérer un transfert. Elles voulurent qu’on s enlace. J’étais gène...

 

Elles criaient, hurlaient leur effroi, leur tristesse ou leur jalousie quand je m’approchais d’une vitrine de chaussures lustrées ou de pimpantes sandales. Ce fut un moment difficile. Cependant peu à peu, notre intersubjectivité compassionnelle a dépassé cette crise tripartite. Les tensions et les crispations liées à la peur de la séparation se sont dénouées. Bientôt elles seront à nouveau sur pied et nous repartirons à la maison.

 

En me relisant, je constate que j’aurais pu tout aussi bien vous dire d’ouvrir votre cahier de religion. Mais je ne suis pas le mieux place pour parler de religion...

Amen !

 

Bernard Delloye

bernarddelloye@gmail.com

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