Les Belges du Bout du Monde - Émission radio

Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie !

D’origine ardennaise, l’ingénieur-agronome Sabine Bouchat vit depuis 30 ans avec les peuples indigènes des bassins sacrés d'Amazonie. Après avoir bourlingué aux 4 coins de l’Amérique latine, elle a épousé le chef indien José Gualinga et la cause de Sarayaku : un bout de jungle grand comme le Brabant, au pied de la Cordillère des Andes, à l’est de l’Equateur. Les éco-résistants de Sarayaku se battent pour la défense de leur forêt menacée par les compagnies pétrolières, ils refusent de vendre leurs terres et veulent sauvegarder leurs trésors naturels en cultivant et protégeant les éco-systèmes.

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Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex

Sarayaku, le peuple du milieu du jour

Sarayaku est un peuple de 1400 personnes environ : hommes, femmes, enfants, répartis sur 7 villages au cœur de la forêt primaire. Au pied de la cordillère des Andes, en Equateur.  Avec le soleil au Zénith.  Et du pétrole sous les pieds.

Sarayaku est en lutte permanente pour sa survie depuis 50 ans.  Moment où les compagnies pétrolières ont commencé à soutirer " l’or noir " de la forêt amazonienne, lui faisant franchir en pipeline la cordillère des Andes pour l’emporter vers les pays occidentaux.

Une catastrophe sociale et écologique sans précédent frappa cette zone du monde dans l’indifférence générale.  Des millions d’hectares de forêt furent pollués par les résidus toxique de l’exploitation, les rivières furent souillées, les populations locales atteintes de maladies graves.  Plus d’un tiers de la forêt amazonienne de ce pays fut ainsi sacrifié en quelques années.  Le désastre n’était pas seulement dû au pompage des grandes puissances mondiales (américaines, européennes, asiatiques) mais aussi à une forte corruption des dirigeants nationaux et des grosses entreprises familiales.

Les nappes commencèrent à s’épuiser.  Acculé par ses dettes, le gouvernement équatorien mit alors sur le marché mondial à peu près tout ce qui lui restait de forêt Sarayaku était sur le chemin.  Il résista, mit dehors une compagnie pétrolière qui tentait de s’implanter sur son territoire, porta plainte contre son gouvernement à la CIDH (Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme) et, contre toute attente, gagna la bataille juridique.

Extrait de "LA FORET VIVANTE DE SARAYAKU" - Une Edition Frontière de Vie - Belgique / Youth for Climate

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Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex
Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex
Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex

Les indiens de Sarayaku mènent ce combat depuis des années en Equateur mais aussi un peu partout sur la planète. Une petite délégation de femmes est d’ailleurs présente cette semaine à la Cop26 de Glasgow pour faire entendre leurs voix et leurs droits. Elles viennent de remporter le Prix Equateur 2021 du Programme des Nations Unies pour le développement qui récompense des solutions autochtones et novatrices pour les populations et la planète…

Sabine Bouchat a aussi décroché en 2019 le Trophée des Belges du bout du monde, catégorie solidarité. A cette occasion, j’ai eu le bonheur d’aller la retrouver au cœur de l’Amazonie. Un super road-trip qui m’a fasciné. Tous les voyages ont une histoire, celle qui m’a emmené en Amazonie n’est pas banale…

"Les Perruches du soleil", de Jacques Dochamps

Quelques jours avant d’être hospitalisé entre deux Beaux Vélos de RAVeL, je reçois "Les Perruches du soleil", un bouquin qui devait m’aider à préparer ce reportage en Amazonie. Ecrit par le cinéaste Jacques Dochamps, il raconte son voyage chez le peuple amérindien de Sarayaku, il y est beaucoup question de philosophie chamanique. Et stupéfiant "hasard", je découvre au fil des pages qu’on lui avait aussi diagnostiqué un cancer virulent la veille de son départ. Je lis ça, je ne lâche plus le livre. Je dévore les 400 pages en quelques jours car, à son arrivée en Equateur, Jacques parle de sa maladie au chaman. Celui-ci lui donne alors un traitement de plantes avec des feuilles et des racines. Et Jacques le complète à son retour avec de la radiothérapie. Cela se passe en 2012 et, neuf ans après, Jacques pète forme.

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Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex

Du coup, sur mon lit d’hôpital, je lui ai écrit pour lui dire combien je suis bouleversé de voir la similitude de nos parcours. Il me met en contact avec ce chaman pour qu’il me prépare un traitement. Ce chaman, c’est justement le beau-père de Sabine Bouchat, leader de la communauté qui se bat depuis un demi-siècle pour la défense des droits des peuples autochtones menacés par les intérêts des compagnies pétrolières.

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A la rencontre de Sabine... et du chaman

5 mois plus tard, débarrassé de cette foutue tumeur, je m’envole avec ma super petite équipe vers la plus grande forêt du monde à la rencontre de Sabine… et du chaman. A 2800 mètres d’altitude, nous avons le souffle un peu court. Sabine qui nous accueille à Quito, tient à faire un crochet par "La Mitad del Mundo" où nous découvrons l’histoire de l’expédition géodésique française de La Condamine venu mesurer ici, en 1736 le méridien de l’équateur et établir ainsi la ligne de partage du monde. Sa mission scientifique est passée par le fleuve Bobonaza et donc par Sarayaku. Comme notre Belge du bout du monde, 3 siècles plus tard… Pour s’approcher de Sarayaku, il faut d’abord rouler 300 km vers l’est, en longeant le Cotopaxi, avec les neiges éternelles accrochées à son sommet. Arrivés à Puyo, le paysage change, c’est la porte d’entrée de l’Oriente. La route n’ira pas plus loin…

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La Mitad del Mundo © @LexouilleLex
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Le fleuve est en crue, nous devons rejoindre Sarayaku avec une avionnette datant de Saint-Exupéry

Je ne suis pas rassuré du tout, d’autant moins qu’il pleut des cordes et que le coucou n’est pas équipé d’essuie-glace. Quand je vois notre guide Gérardo se signer, je fais pareil, nous n’en menons pas large et au terme d’une demi-heure de navigation sous les bourrasques, nous atterrissons sur la piste herbeuse du petit aérodrome de Sarayaku. Dès que nous posons nos pieds sur le sol, le tonnerre éclate et très vite la pluie cesse dévoilant un magnifique arc en ciel, comme si la nature se déchainait pour nous accueillir.

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Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex
Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex

"Les êtres vivants de la forêt se manifestent souvent ainsi pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux visiteurs", sourit Sabine, entourée d’enfants au cœur de leur territoire de 135.000 hectares sur lesquels sont implantés 5 villages, entourés de 4 collines. Le long de leur frontière de vie, des arbres en fleurs ont été plantés pour protéger ce peuple des invasions extérieures. Cette frontière florale, visible du ciel, délimite ce lieu symbolique où l’alliance humaine et végétale s’oppose à l’invasion des compagnies pétrolières. Sarayaku a maintenant reçu le titre de propriété territoire collectif, la prochaine étape sera sa reconnaissance comme forêt vivante avec les mêmes droits que les êtres humains.

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Sur le dernier trajet en pirogue pour arriver à sa maison sur pilotis, Sabine me raconte son histoire...

Après des études en agronomie à Ath, elle part en Amérique Latine, sac au dos, espérant décrocher un job de coopérante. De projets foireux en promesses mirobolantes, elle est brinquebalée aux 4 coins du continent jusqu’au jour où elle rencontre José. Coup de foudre pour son peuple et sa cause que José part défendre en Europe. Le couple s’installe pour 4 ans en Belgique. En 1994, c’est le retour à Sarayaku, où Sabine crée l’école des savoirs ancestraux de la forêt vivante. Une façon de transmettre les connaissances des anciens pour que leur héritage ne parte pas en fumée. 27 ans plus tard, Sabine coordonne toujours cette petite école et mène les campagnes pour assurer son financement.

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Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex

Jamais été dormir si tôt. A 20h, je m’écroule sous la paillasse coiffée d’une moustiquaire. Le sommeil qui suivra sera agité, j’entends les tambours de la fête dans le village voisin, puis les sons de la forêt, les croassements des grenouilles, les hululements des hiboux, les cris des singes paresseux, les rongeurs qui s’attaquent aux pilotis de la cabane, les chants des julio (les cigales locales) et ceux des coqs de la communauté qui confondent toutes les heures du jour et de la nuit. Et puis, j’ai peur de louper le rendez-vous avec le chaman du village. Avant le lever du soleil, Antonio m’attend assis sur un tronc, le long de la rivière. La lançe à la main, symbole de son pouvoir, il m’a préparé une décoction de Yutzu Ruya, un arbre aux racines profondes qui pousse au bord de la Bobonaza. Le liquide tiède, couleur rosée, a le goût d’un gingembre poivré. Je dois en avaler 3 tasses, une heure avant chaque repas. Il me prévient, cela me fera sans doute tourner la tête mais cela va me purifier. J’ai tellement eu de saloperies dans le corps ces derniers mois que ça ne peut me faire que du bien.

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La "chicha", boisson locale que l'on appelle aussi le "baiser amazonien"

Le petit déjeuner qui suit est costaud. Des œufs fumants entourés de majado, les bananes-plantain écrasées dans du beurre. Nous devons faire le plein d’énergie avant d’aller rejoindre Samaï, la fille aînée de sabine, dans son chakra (champs). Son job est ultra-physique, elle doit tirer comme une forcenée sur la branche du yuka pour en extraire de gigantesques tubercules de manioc plantés dans le sol. Avec ce manioc mijoté à feu doux, puis tabassé, malaxé et relaxé, les femmes du village préparent la fameuse "chicha", la boisson locale que l’on vous sert dès que vous arrivez dans un village. On l’appelle aussi le baiser amazonien, car c’était une façon pour les femmes amazoniennes de donner leur salive aux hommes, ici la french-kiss n’existait pas. Sabine me fait comprendre que si je veux continuer mon reportage, j’ai intérêt à goûter cette fameuse chicha ! Advienne que pourra…

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Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex
Le feu sacré, des forêts d’Ardenne à celle d’Amazonie ! © @LexouilleLex

Sur le chemin du retour, petit arrêt de détente sur une plage paradisiaque en bord de rivière. Le jardin d’Eden, nous nous baignons survolés par des papillons multicolores. Samaï rape le wituk, un fruit avec lequel elle teint les cheveux de sa maman. Elles m’expliquent qu’il est aussi très efficace contre la chute des cheveux ; c’est vrai que je n’ai vu aucun indien Kichwa chauve. Ici, le cheveu est symbole de force et de beauté. Je demande à essayer ce fameux wituk. Mon cas semble désespéré : il aurait fallu l’utiliser beaucoup plus tôt, à titre préventif. Ce sera donc dans une autre vie…

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Lever à 4h, nous marchons dans la nuit pour rejoindre le centre de santé Sasi Wasi où nous participons à la wayusa, cérémonie traditionnelle du thé. Assis autour d’un feu de bois, nous dégustons une décoction de plantes en prenant bien soin de se gargariser avant de recracher la première gorgée, c’est un rituel de purification qui se poursuit par un bain dans la rivière. Ici, on se raconte ses rêves au réveil, un peu comme chez nous, on se raconte des histoires avant d’aller dormir. "Il faut se méfier de ses rêves, ils peuvent se réaliser". Ici les rêves sont prémonitoires, les interpréter avant le lever du soleil permet de mieux appréhender la journée, d’éviter problèmes et accidents… 

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A défaut de me connecter au wifi (il n’y a qu’un spot sur tout le territoire et il est en panne cette semaine), je me reconnecte à moi-même… Cette digitale-détox est un cadeau, elle m’offre des lâcher-prises dans le hamac les jours de pluie. Ces moments suspendus commencent à ressembler à des séances de méditation : Que suis-je venu chercher ici ? Un bon reportage ? Sûrement, mais pas que… Une complicité renforcée avec ma fille Sarah, cadreuse, avec Jérémy, sur ce tournage ? J’admire ce bout de femme-caméléon qui s’adapte à toute situation et qui a un talent incroyable pour s’intéresser aux autres civilisations. C’est moi, en beaucoup mieux…

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Cette semaine au milieu du monde, à cheval sur l’Equateur, nous permet aussi de me recentrer et de prendre soin de notre corps pour que notre âme ait envie d’y rester. A moins que ce ne soit le contraire ? Prendre soin de mon âme pour que sa carcasse dure encore. Mieux sentir les forces vivantes de notre forêt intérieure… Une semaine hors du temps, sans une goutte d’alcool mais remplie de rires avec Francis, notre logistico et Alex, notre preneur de son qui en a pris plein les oreilles dans cette forêt qui chante. Avant de nous laisser repartir vers l’Europe, Antonio nous propose une séance de purification. J’en ai grandement besoin.

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Torse-nu et pieds nus dans l’herbe, je le regarde tourner autour de moi avec un mapacho qu’il vient d’allumer, il disperse sa fumée avec des feuilles de palmier. Le soleil descend doucement sur le fleuve, je me sens étrangement bien. A plusieurs reprises, il colle fortement sa bouche contre mon crâne dégarni et il aspire lentement, minutieusement, quelque chose d’indéfinissable avant de le recracher sur le sol. Comme s’il voulait faire sortir quelque chose de ma tête… Sûr que là, il y a du boulot. Il me propose pour ma prochaine visite une séance d’ayahuasca. Sarah, qui a tenté l’expérience, me conseille d’accepter. J’ai encore tant de choses à découvrir !

Si vous aussi, vous voulez vivre cette expérience hors du temps, faites confiance à Sabine et José : pour financer leur communauté, ils organisent ici des voyages en immersion dans la population locale. Découvrir la frontière de vie, marcher en forêt, participer aux travaux des champs et aux cérémonies kichwas, c’est aussi une façon de soutenir le peuple de Sarayaku.

+ d’infos sur Les Belges du Bout du Monde Experience

Goûtez au dépaysement proposé par Adrien Joveneau et les Belges du bout du monde à 9 heures le dimanche en Radio sur La Première, dès 10 heures en podcast sur Auvio et sur La Une TV à 14h10.  Retrouvez les histoires et les bons plans de centaines de Belges qui vivent aux quatre coins du monde sur la Carte des Belges du Bout du Monde. 

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