Les Belges du Bout du Monde - Émission radio

[CARNET DE VOYAGE] Je vous écris d’Assouan sur les bords du Nil (8/11)

Bernard Delloye est un sacré personnage. Cet ancien avocat a scié le barreau de sa cage : en l’an 2000, il tourne radicalement le dos à la société de consommation et fait le choix de la simplicité volontaire. Il a les pieds sur et dans la terre (il vit dans une ferme paysanne du Pays des Collines) mais aussi des ailes dans le dos, il revient d’un périple d’un an, à pied vers la Syrie et Jérusalem… Il nous raconte son aventure en 11 épisodes.

Mardi 31 décembre 2019

Huitième épître aux Belges

Assouan, ciel bleu, 25 degrés.

Chers amis,

 

Je vous écris d’Assouan sur les bords du Nil.

 

Après, je suis reparti vers Jéricho et suis descendu vers l’Egypte le long de la Mer morte. Quand je dis descendu, cela ne veut pas seulement dire vers le sud mais c’est aussi descendre en altitude puisque cette dépression de la Vallée du Jourdain est le point le plus bas du globe, 400 m sous le niveau de la mer. Dans ce désert de Judée, il fait donc très chaud ; l’horizon est avare de village ou d’habitation même en mirage ; seules de petites stations d’essence assez éloignées les unes des autres proposent des sucreries et des sodas a prix d’or.

 

En Egypte, mes pas ont suivi le même ruban d’asphalte toujours borde à droite par les montagnes du désert de Sinaï et à gauche par la Mer rouge. Vous vous doutez que je n’ai pas souffert de manque d’espace sur l’accotement ni de montée fatigante. Malgré la longueur de cette route, j’ai encore soif de désert ; je tacherai de remonter vers le nord en visitant les premiers ermitages chrétiens.

 

Plus d’une fois, la politique m aura mis des bâtons dans les routes. En Israël, il m'était interdit de rejoindre l Egypte par le chemin le plus court et donc par la bande de Gaza. En Egypte, j’ai dû rebrousser chemin alors que je suivais la route traversant le Sinaï vers le Caire. Interdit aux étrangers ! Il a fallu que je descende jusque Charma el Cheikh, étendue urbaine, ambitieuse et sans charme, et que je remonte le long du Golfe de Suez vers le Caire. Le paysage de montagnes striées de multiples couches ocres et rouges hante encore mes rêves. Ici aussi rien d’autre en vue que des camions ou de rares voitures, lesquelles m’ont parfois permis de ne pas mourir de soif. Cela signifie que si la marche m est et me restera toujours indispensable, j’ai aussi pratique l’auto-stop.

Une fois au Caire, j’ai quitté ma route du retour vers le Nord. Afin de déposer consciencieusement mes offrandes au dieu Tourisme, je suis descendu le long du Nil jusqu’ à Abou Simmel, à 100 km de la frontière soudanaise. Toujours à pied, en auto-stop et en train. C’est un voyage bien diffèrent de tout ce que j’ai vécu jusqu’ ici. D’abord, dans cette Egypte profondément pervertie par le tourisme, il faut se défendre du harcèlement constant des bonimenteurs, quémandeurs, escrocs, faux guides et aigrefins. Ici le chômage n’existe pas.

Chaque nuit, l’ange du tourisme égyptien repeint de frais sur mon front les lettres d’un volatile bien connu (et qui constitue par ailleurs un mets très apprécié ici), et grâce à cela, je ne souffre jamais de solitude. Je ne connais pas la paix non plus. Tout Égyptien sans travail est chasseur de pigeons. Dans chaque temple ou musée, les gardiens censés faire respecter les monuments antiques, vous proposent de rentrer dans un endroit interdit au public où vous montrent une curiosité où vous donnent une explication que vous n’avez pas demandée. Chose faite, ils tendent la main. En rue, je n’ose plus demander mon chemin car immédiatement quelqu’un va me conduire, inutilement et parfois très loin, pour me demander un bakchich ensuite.

A Louxor, ou j’ai encore fait ressemeler mes bottines, pour ne pas me rendre le change, le cordonnier a après coup majore le prix de 30 % ! Pour aller dans le village ou je vis, de l’autre cote du Nil, le passeur essaie chaque fois de me faire payer plus du double du prix. A la fin on se lasse de ce qui-vive permanent. Je crois que je ne suis pas le seul même si d’habitude les touristes sont encadrés par des gardes du corps. Dans la presse, très peu critique, faut-il le dire, on attribue la baisse de la fréquentation touristique a la révolution de 2011 et au gouvernement islamiste qui a suivi. Cette année, Monsieur Abdi el Fatah el Sissi s’apprête à donner l’équivalent de 2 milliards d’euros en soutien au secteur touristique.

Pour ma part, je ne vois pas beaucoup d’Européens, ni beaucoup d’étrangers, mais parmi eux, mais pas mal d’Asiatiques.

Vous me faites cadeau de votre attention depuis près de neuf mois, il est temps que je vous offre mon trésor de Toutankhamon de Nouvel An : un voyage gratuit en Egypte ! Vous avez envie d’aller voir le pays du Nil et des pyramides, mais vous avez peur du harcèlement, vous n’aimez pas le sable, vous n’avez pas le budget ou vous n’avez pas le temps.

J’ai donc testé pour vous le voyage en Egypte sans découcher et sans débourser.

Rendez-vous à Paris qui compte les meilleurs Egyptologues, vous irez au Louvre et vous visiterez l’aile Vivant Denon. En rentrant chez vous, vous tournerez quelques fois autour de l’obélisque de Louxor, place de la Concorde. C’est gratuit, personne ne vous importunera et vous ne devrez pas répondre cent fois par jour aux Where are you from ? What s your name ? Si vous êtes dans le suad, passez par Figeac, très sympathique petite ville du Lot, lieu de naissance de Champollion, vous admirerez gravée sur la dalle de la place des Ecritures une magnifique réplique de la Pierre de Rosette.

Cette dernière se trouve à Londres, au British Museum avec d’autres trésors de l’Egypte ancienne. Si vous n’en avez pas assez, sachez que des temples de l’Egypte antique attendent votre visite en Hollande, au Rijksmuseum, et à Madrid. Tout cela sera mieux éclaire, présente, explique que dans le fameux musée du Caire dont les difficultés sont bien connues. Certaines salles ne sont que faiblement illuminées, beaucoup d’objets ne sont pas identifiés.

Après ces petits voyages qui vous épargnent des nuits d’hôtels, des vols, des files d’attente, vous voilà plus heureux encore que vous ne l’étiez et avec ces économies, vous pourrez vous acheter les meilleurs livres d’Egyptologie, car lire, c’est aussi voyager ! Songez aussi que n’avez pas trop aggrave votre empreinte écologique, ce qui est le plus important, vous pouvez être fiers de vous et votre bonheur est encore plus vaste désormais. Mais ce n est pas tout...

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je veux encore vous faire un cadeau. Vous avez envie de vous évader, de marcher, d’être en famille, dans la nature. J’ai ce qu’il vous faut : un livre passionnant, pour petits et grands, sur la vie à pied en famille avec deux ânes. J’en ai oublié le titre mais vous le trouverez sur le site www.classesdeterre.com ...

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Tout le long de ce grand oasis que sont les bords du Nil (l’Egypte est constituée a 90 % de désert), mon attention est attirée par la présence d’oiseaux migrateurs. Ou ils strient le ciel de leur vol en V, ou ils crient, stridulent, chantent, pépient, alarment et tout simplement enchantent les houppiers des tamariniers, eucalyptus, pistachiers ou nombreux ficus qui bordent les avenues des villes. Partout je trouve ces élégants échassiers, petits hérons tout blancs qui sont partout dans les parcelles cultivées sous les palmiers et les manguiers dans les oasis. On les appelle les amis du paysan. Le plus souvent ces parcelles sont des cultures de luzerne. J’en suis heureux pour les nombreux ânes blancs, bruns ou gris, les chevaux, les chameaux qui reçoivent ainsi un excellent fourrage. Je ne vois aucun humain en manger et c’est regrettable, la luzerne est délicieuse. J’en ai mangé beaucoup le long des routes en Europe. Aucun animal ne m’a paru maltraite même s ils ne sont jamais gros et qu’on voit souvent leurs côtes. J’ai vu bien souvent des troupeaux de moutons et de chèvres paître sur des tas d’ordures, des chevaux tirant des calèches ou des charrettes au galop sur la route et beaucoup d’oiseaux exotiques en cage. Mais jamais de crocodiles...

Assouan est la ville où il fait bon passer l’hiver, le ciel est toujours bleu. D’un côté du Nil, la ville, de l’autre l’oasis puis le désert ou se trouve notamment le mausolée de l’Aga Khan. J’ai croisé une Allemande et une Hollandaise, toutes deux à la retraite, qui viennent passer chaque année a Assouan plusieurs mois. Le train du Caire vient jusqu’ ici, suivant tout le cours du Nil ; une dizaine d’euros pour traverser tout le pays, même debout, ce n’est pas cher.... C’est près de la gare d’Assouan que je vous écris, d’une boutique internet.

En fait j’habite en face, de l’autre cote du Nil, un village nubien qui s’appelle Assouan ouest. Je vis vis avec la famille d’Ali. Ali tient le bar près de l’embarcadère, en fait une tente, et comme toute sa famille loue aussi des chameaux pour visiter le monastère st Georges ou les tombes antiques proches, ou pour aller sur les deux proches îles du Nil dont l’une déborde des frondaisons d un magnifique jardin botanique et l autre contient les toits plats et les coupoles d’un village nubien reconstitue après l’inondation de la vallée causée par le grand barrage d’Assouan.

Ce matin, j’ai bu le thé avec lui. Au soleil, devant la façade de pierre et de terre, revêtue de frises et colorée comme il se doit chez les Nubiens, j’ai vu passer devant moi deux enfants sur un âne blanc a qui Ali a demandé d’aller faire une course et qui sont revenus avec un sandwich de falafels pour moi ; une femme tout habillée de noir avec sur sa tête un énorme chou et dans les bras une grande gerbe de luzerne ; le frère d’Ali en djellabah blanche et chapeau de paille blanc, qui soignait son cheval dans l’oasis en face et enfin le petit Pick up habituel charge a l’arrière de quinze femmes toutes de noir revêtues et complètement voilées de la boukha. Depuis le Caire jusqu’ ici, le spectacle de la rue me fascine, que ce soit en ville ou dans un bled comme ici.

Un dernier conseil : ici tout se négocie, toute négociation prend du temps et s’arrose au thé. Ainsi pour trouver la famille d’Ali, il a fallu rencontrer beaucoup de monde. J’avais d’abord trouvé le toit de la maison d’Abu Orbi. Après quelques thés, nous nous étions serre la main et rendez-vous était pris pour le lendemain. Quand je me présentai à l’heure dite avec mes impedimenta, patatras, il avait change d’avis ! Il a fallu rechercher d’autres villageois, reboire des thés et palabrer. Donc dernier conseil qui va vous propulser pour de bon dans une vie de pharaon en 2020 : lorsque vous avez soif et que vous voulez boire un thé, ne rentrez pas dans un bar pour commander un thé, dépense inutile, rentrez et dites que vous voulez acheter le bar !

 

J’ai été heureux de bavarder avec vous en 2019, je remercie encore ceux qui ont répondu et envoyé leurs vœux et à mon tour, vous souhaite de tout cœur une excellente nouvelle année 2020.

Bernard

bernarddelloye@gmail.com

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