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Musée : L’exposition Art et Rite au Musée L questionne le pouvoir des objets


L’enjeu était de taille : rassembler des chercheurs de diverses disciplines pour réfléchir ensemble à l’art et au rite, à leur relation ou leur désunion. Des chercheurs en archéologie, anthropologie, histoire de l’art, littérature et théologie ont ainsi choisi de produire ensemble une exposition au Musée L, permettant – à partir d’objets de ses collections et de quelques emprunts – d’amplifier le dialogue entre les arts et les rites.

Ces objets rituels ont été, à un moment de leur histoire, détournés de leur objectif premier – servir le rite – pour rejoindre la collection du Musée L ou d’autres collections privées ou muséales, en ce qui concerne les objets empruntés.

Ce changement de statut pose de nombreuses questions, à commencer, une fois encore, par un glissement de sens, qui réduit l’objet rituel actionné à la seule représentation de lui-même ou d’une part de rite. Et, par conséquence immédiate, l’action rituelle multidimensionnelle se trouve restreinte à un destin bidimensionnel : exposition – contemplation.

Comment rendre la richesse de leur dimension rituelle aux objets choisis pour cette exposition ? Ou comment ritualiser au Musée L ? L’idéal d’exposition serait sans doute de déposer simplement ces objets chargés chacun de leur histoire et du cumul d’expériences rituelles, pour que le visiteur puisse s’en emparer et entrer individuellement ou collectivement dans un espace-temps rituel instauré au moment même de la visite. La vision communément admise en Occident des préservations et conservations patrimoniales, tout autant que d’objets collectés, ne permet pas une telle réalisation qui semble par trop audacieuse voire iconoclaste.

En choisissant une diversité d’objets, une diversité d’origines culturelles et cultuelles, une diversité de points de vue disciplinaires, cette exposition tend, dans une certaine mesure, à concilier l’inconciliable. Mais peu importe, puisqu’il s’agit avant tout de proposer une expérience sensorielle, des conditions, une ambiance rituelle, pour que " quelque chose " se passe pour le visiteur. Certains objets semblent parler d’eux-mêmes car ils entrent dans la sphère connue de logiques rituelles communes à nos sociétés occidentales, notamment les objets qui appartiennent aux rites chrétiens. Ne nous y trompons pas. Chaque objet renverra chacun à un vécu sensoriel particulier issu de son histoire individuelle, familiale et sociale.

Les objets présentés dans l’exposition ne disent finalement qu’une infime part de la rencontre entre art et rite, en une invitation à se laisser porter par nos sens, à oser l’émotion au musée, comme ces pèlerins bouddhistes qui vont prier, de relique en relique de Bouddha, au sein même des musées.

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© Musée L

Objets rituels ou œuvres d’art ?

La première étape de l’exposition rassemble cinq objets rituels mis sous vitrine et dont le spectateur peut apprécier le recto et le verso, la face et le revers, permettant un double regard sur l’objet. L’exposition recto convie à la contemplation de l’objet et au plaisir esthétique. La matière de l’objet, sa mise en œuvre, le travail de l’artisan-artiste derrière l’objet sont mis en évidence, révélant sa beauté en tant qu’adresse aux vivants, aux morts ou aux divinités. L’exposition verso informe sur l’usage rituel, les fonctions, les significations et activations de l’objet.

En jouant sur deux approches complémentaires, l’exposition invite à apprécier la richesse pluridimensionnelle de l’œuvre. Pas plus qu’elle ne peut se réduire à une seule représentation-contemplation d’elle-même, l’œuvre ne se résume à refléter ou documenter une part de rite. Ensemble, ces approches suggèrent l’éveil de beautés endormies qui, soigneusement mises sous vitrine, attendent le regard du spectateur pour s’animer à nouveau.
 

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© Musée L

Fabriques rituelles

Une statue à clous africaine (ou nkisi nkonde), un mandala tibétain, un reliquaire à paperolles et un voile de calice exécuté par des religieuses catholiques, un masque funéraire de Nouvelle-Calédonie et une hache ostensoir kanak, qu’ils soient confectionnés à partir de matériaux quotidiens ou précieux, à l’abri des regards ou en communauté, tous les objets rassemblés dans cette section partagent le fait d’avoir été créés dans le cadre d’un rite. Ils exposent le résultat de savoir-faire comme autant de moyens d’entrer en contexte rituel : clouer, nouer, rouler, coller, courber, tendre, brûler, dessiner, sculpter, assembler,…

Par une mise en acte et en action, la fabrique d’objets rituels participe d’une préparation du rite, voire d’une action rituelle en elle-même. Plus encore, les assemblages artisanaux et savants qui conduisent à la production de ces objets, architecturent l’invisible. Littéralement, ils rendent présents – par des matières, des couleurs, des odeurs, des textures – d’autres dimensions de la vie quotidienne où la transcendance prend forme pour un temps limité ou à plus long terme lorsque l’objet est conservé. En d’autres termes, il s’agit d’ouvrir un espace-temps rituel par la fabrique d’objets initialement conçus comme supports de prière, de méditation, de conscientisation ou de mise en ordre du monde. Cet espace-temps sera ré-ouvert à chaque fois que le rite aura lieu, réactivant les objets fabriqués qui mènent ensuite une vie propre, chargée des gestes et des intentions qui y ont été déposées.
 

Objets activés, objets manipulés

Les objets qui accompagnent et supportent les rites constituent le complément nécessaire des actions rituelles et sont des agents essentiels dans l’effectuation et l’efficacité du rite. Déplacer, porter, déambuler, donner ou échanger, voiler et dévoiler, habiller, ouvrir ou fermer, agiter ou secouer, frapper, soulever, brandir, chanter, prier… voilà autant d’actions rituelles, très souvent codifiées qui activent les objets et actualisent leurs pouvoirs. À ce titre, il s’agit tout à la fois d’objets performés, au sens où ils sont manipulés, et d’objets performatifs, au sens où leur manipulation produit quelque chose. Mais encore, chargés des intentionnalités humaines et de celles prêtées aux intervenants invisibles, ils peuvent aussi s’autonomiser de l’action et des manipulations et, suivant leur histoire et multiples expériences, mener une vie propre. L’objet devient alors sujet.

Les œuvres rassemblées dans cette section montrent différentes facettes des activations des objets au sein des rites. Les objets portés en procession, par exemple, montrent que le déplacement dans l’espace amplifie et illustre leurs pouvoirs. Les objets sonores ou diffusant une odeur magnifient l’expérience sensible du rite et en renforcent l’expérience multi-sensorielle. Les objets voilés et dévoilés, comme les statues occidentales ou les thangka tibétaines, nous rappellent l’importance de la rencontre tactile avec l’objet, mais aussi le rôle du textile dans la révélation, l’instauration, ou l’activation d’un espace-temps rituel particulier. Parfois, c’est le vent ou l’eau qui active les objets et emporte au loin les adresses (prières, demandes, intentions) contenues en eux, comme les drapeaux de prières tibétains. Quelquefois, l’échange active le pouvoir de l’objet, suivant le principe du don et contre-don. Le propre de ces objets est encore d’être souvent accompagnés de récitations ou de prières : les paroles activent les objets et vice-versa.
 

Les objets qui accompagnent et supportent les rites constituent le complément nécessaire des actions rituelles et sont des agents essentiels dans l’effectuation et l’efficacité du rite. Déplacer, porter, déambuler, donner ou échanger, voiler et dévoiler, habiller, ouvrir ou fermer, agiter ou secouer, frapper, soulever, brandir, chanter, prier… voilà autant d’actions rituelles, très souvent codifiées qui activent les objets et actualisent leurs pouvoirs. À ce titre, il s’agit tout à la fois d’objets performés, au sens où ils sont manipulés, et d’objets performatifs, au sens où leur manipulation produit quelque chose. Mais encore, chargés des intentionnalités humaines et de celles prêtées aux intervenants invisibles, ils peuvent aussi s’autonomiser de l’action et des manipulations et, suivant leur histoire et multiples expériences, mener une vie propre. L’objet devient alors sujet.

Les œuvres rassemblées dans cette section montrent différentes facettes des activations des objets au sein des rites. Les objets portés en procession, par exemple, montrent que le déplacement dans l’espace amplifie et illustre leurs pouvoirs. Les objets sonores ou diffusant une odeur magnifient l’expérience sensible du rite et en renforcent l’expérience multi-sensorielle. Les objets voilés et dévoilés, comme les statues occidentales ou les thangka tibétaines, nous rappellent l’importance de la rencontre tactile avec l’objet, mais aussi le rôle du textile dans la révélation, l’instauration, ou l’activation d’un espace-temps rituel particulier. Parfois, c’est le vent ou l’eau qui active les objets et emporte au loin les adresses (prières, demandes, intentions) contenues en eux, comme les drapeaux de prières tibétains. Quelquefois, l’échange active le pouvoir de l’objet, suivant le principe du don et contre-don. Le propre de ces objets est encore d’être souvent accompagnés de récitations ou de prières : les paroles activent les objets et vice-versa.

Jeux d’échelle

Les changements d’échelle contribuent à modifier la relation aux objets qui nous environnent et avec lesquels nous entrons en interaction. Ces changements jouent sur la valeur que nous attribuons aux objets.

En contexte chrétien, les deux échelles (grand et petit) jouent du côté de la liturgie communautaire d’une part, et de la spiritualité intime et privée d’autre part. Perçus et vécus souvent à distance par les fidèles, les objets qui participaient au rituel de la messe avant le Concile Vatican II étaient pour la plupart de grande taille, de manière à s’imposer à l’assemblée, comme le faisaient aussi les vêtements amples et imposants que revêtaient les célébrants. À l’autre bout de l’échelle, la miniaturisation engage un rapport de proximité qui est celui de la dévotion privée ou de la spiritualité intime. Ces objets se laissent alors contempler comme un microcosme avec lequel le dévot interagit.

Certains de ces objets partagent par ailleurs des traits communs avec les objets liés au monde du jeu et de l’enfance, le jeu et le rite ayant d’évidentes affinités anthropologiques. Pensons par exemple aux anciennes panoplies de petits objets liturgiques offerts jadis aux enfants pour qu’ils puissent jouer à la messe.

D’autres contextes culturels, comme ceux du bouddhisme tibétain, de l’hindouisme ou du chamanisme centrasiatique et himalayen, déploient quotidiennement des jeux d’échelle d’objets rituels dans l’espace de la montagne, au village, en ville, ou à la croisée des chemins. Ainsi, il n’est pas rare qu’une statue d’un immense bouddha impose et imprime sa présence aux lieux liés à la démesure des Himalayas.

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Clochette – Rite d’activation d’une statue gigantesque de Bouddha. Moines Gelugpa, Ladakh, 2014 © A.-M. Vuillemenot

Une forme rituelle : la spirale

Le parcours de l’exposition réserve une étape à une forme singulièrement puissante : la spirale. De la double hélice d’ADN, au mouvement d’expansion de l’univers, la spirale se trouve partout, bonne à penser le monde, le mouvement, l’origine et l’infini. Elle possède cette propriété de croître sans modifier la forme de la figure totale. La spirale manifeste visuellement l’activation, la création, la continuité entre la vie et la mort ou encore la permanence de l’être à travers les fluctuations du changement.

Les objets rassemblés dans cette section, conçue comme une " bulle ", témoignent de la force de cette forme rituelle dans des contextes variés, depuis la culture chrétienne occidentale jusqu’aux sociétés claniques et totémiques de Papouasie-Nouvelle-Guinée. La spirale est omniprésente dans l’univers rituel initiatique et funéraire papou, marqué par la recherche permanente d’un équilibre cosmologique entre les vivants et les morts. Dans la culture chrétienne, elle est une évocation du souffle ou de l’esprit, envoyé par Dieu.
 

La force du beau

La section suivante montre qu’un rite ne s’accomplit pas sur le mode intellectuel : il s’éprouve. Son efficacité tient à sa capacité à stimuler nos sens et à réveiller notre sensibilité jusqu’à nous toucher intérieurement. Cet éveil crée une émotion qui joue un rôle cohésif et intégrateur. Par leur capacité à émouvoir et leur beauté, les objets transforment le spectateur. Car l’émotion, loin d’enfermer chacun dans sa subjectivité, constitue un mode d’ouverture au monde. Comme son nom l’indique (é-motion), elle est un mouvement qui fait sortir de soi celui qui l’éprouve. Chacun cherche spontanément à partager ce qui enchante son rapport au monde et l’extériorise par des manifestations physiques : la nature de l’émerveillement est contagieuse.

Les objets rassemblés dans cette section donnent à voir quelques-uns des ressorts de l’esthétique des rites : préciosité des matériaux, éclat, ornement, abondance, couleur, précision, finesse, force expressive. Ces déclinaisons du beau participent de la puissance des objets rituels : elles fascinent, elles honorent, rehaussent, transforment, manifestent un changement d’état, etc.

Le spectateur d’aujourd’hui se laisse toucher ou prendre par ces objets venus de diverses cultures, suivant la manière dont il a été initié à la beauté dans son parcours de vie.

Un rite familier : le mariage

Enfin, un rite particulier, le mariage, est mis en lumière au travers d’objets qui l’actualisent dans le monde occidental. Rite de passage, le mariage engage une variation d’identité, en particulier pour la jeune fille qui change de condition. Comme tous les rites, il nécessite un moment particulier, hors du temps ordinaire, et un lieu spécifique, différent de l’espace quotidien et commun. Cet espace-temps particulier se distingue par le faste de la cérémonie et un scénario qui comporte des séquences d’actions repérables et prévisibles : cortèges, chants, danses, paroles, gestes et postures corporelles, échanges d’objets, signatures, etc.

Dans le monde occidental contemporain, les attributs de la mariée sont certainement les objets les plus signifiants du rite. La mariée revêt une robe blanche, symbole de la virginité avant le mariage, que le futur marié, significativement, ne peut pas découvrir avant la cérémonie. Le voile, associé à la pudeur, est soulevé pour le premier baiser. Le bouquet est un autre attribut protocolaire de la mariée. Offert par le jeune homme, symbole de fécondité, le bouquet est soit jeté aux jeunes filles présentes, soit séché et conservé sous globe comme signe permanent d’une expérience éphémère. Le missel de mariage qui était offert à la fiancée était un autre attribut du rite, il renvoie à l’activité de Marie lisant, pure et vierge, lors de l’Annonciation. Ces objets sont mis en dialogue avec une photographie de l’artiste contemporaine Jacqueline Devreux, qui pointe toutes ces fixations idéalisées du mariage comme un possible enfermement.

Le musée : nouveau contexte rituel des objets

Selon le contexte, un même objet traverse plusieurs vies. Dans leur vie antérieure, entre les séquences rituelles certains des objets exposés étaient mis en veille et réactivés lors de pratiques. Cadres, vitrines, boîtes, coffrets et armoires de rangement, mais aussi cabinets privés, sacristies, murs de livre de mantras, etc. sont autant de dispositifs et de lieux qui témoignent de la vie de l’objet en dehors de l’action rituelle proprement dite, qui en prolongent ou en transforment profondément le sens. Toutes ces dé-contextualisations s’accompagnent d’une transformation de statut. Ainsi, les cabinets d’amateurs montrent que des objets rituels prennent le statut d’objets non plus cultuels mais culturels, relevant d’un autre ordre d’organisation du monde où se mêlent valeurs religieuses, artistiques, socioéconomiques et socioculturelles.

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© Musée L

Le musée est l’une des étapes, parmi d’autres, de la vie de l’objet. Une fois au musée, l’objet change radicalement de rite : classement, inventorisation, protection, mise en valeur, mais aussi contemplation et information. Les principes mêmes de conservation et de présentation des objets, hors de leur quotidienneté initiale, leur confèrent un statut d’objet d’art. Extrait de son contexte de pratiques, l’objet rituel se trouve souvent réduit à sa seule valeur esthétique ou iconographique, ou pire à l’insolite ou l’exotique. Il s’inscrit alors dans une tout autre logique ritualisée qui magnifie l’art.

Réactualisés, réinterprétés, dépoussiérés et sortis de leur cache, les objets rituels prennent vie autrement, de manière éphémère lors d’une exposition temporaire ou plus longuement dans l’exposition permanente.

L’exposition Art & Rite ne conclut pas, elle ouvre des pistes de réflexions, nourrit la diversité et l’échange. De plus, elle ne s’achève pas puisqu’elle invite le visiteur à un parcours qui prolonge la rencontre entre art et rite au sein même des collections permanentes du Musée L.
 

Anne-Marie Vuillemenot, professeur et anthropologue à l’UCLouvain
et Caroline Heering, historienne de l’art,
assistante de recherches à l’UCLouvain et collaboratrice scientifique à l’IRPA

 


L’exposition Art et Rite est à voir au Musée L – Musée universitaire de Louvain

3, place des Sciences – 1348 Louvain-la-Neuve

Jusqu’au 25 juillet 2021

Renseignements et réservations : www.museel.be


 

Suivez, dans Le plus grand musée du monde, la visite de l’exposition, en compagnie d’Anne-Marie Vuillemenot et de Caroline Heering.
 

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