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[EXPOSITION] Libérer les femmes : le féminisme dans les années 70

Après 1945, la démocratisation de la société s’accélère et profite aussi aux femmes. En Belgique, elles sont de plus en plus instruites, renforcent leur position sur le marché du travail, obtiennent des droits politiques égaux (1948) et se libèrent de la soumission au mari (1958). Commercialisée dans les années 1960, la pilule contraceptive amorce une révolution sexuelle. Mais dans de nombreux domaines, la société résiste et demeure traditionnelle et inégalitaire. La colère couve.

 

“Filles de vingt ans, travailleuses d’usine et d’ailleurs, mères de famille, femmes âgées redressent la tête et secouent leurs chaînes” (Front de Libération des Femmes, 1973) 

Durant les années 1960, des mouvements contestataires éclatent un peu partout dans le monde. Ils dénoncent les inégalités sociales, le racisme, le colonialisme, l’impérialisme ou les atteintes à l’environnement. Surtout chez les jeunes, l’espoir est grand d’un monde nouveau, libéré des anciennes relations d’autorité et des tabous liés au corps et à la sexualité. Ces remises en question stimulent les femmes à rejeter leur condition. Parti des États-Unis, un féminisme radical gagne de nombreux pays. Dénommé ‘néo-féminisme’ ou ‘féminisme de la deuxième vague’ (pour le démarquer du féminisme né au 19e siècle), il exige la “libération des femmes” et une société juste et solidaire.

Ce nouveau féminisme gagne la Belgique en 1970 : de petits groupes se forment qui entendent rassembler les femmes quel que soit leur statut familial et social. Comme les organisations plus anciennes, il dénonce les discriminations qui subsistent dans la famille, à l’école, dans le monde du travail ou la vie politique. Mais les exigences sont plus radicales: les néo-féministes veulent renverser la domination masculine et toutes les autres formes d’oppression. Souvent issues d’organisations de gauche, elles voient dans le capitalisme une source majeure d’exploitation. Leurs actions combatives et tapageuses, qui déconcertent, amusent ou indignent, réussissent à porter les revendications féministes sur le devant de la scène médiatique.

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Affiche, années 1970 © AVG-Carhif, BruxellesBR.jpg

Libérer le corps et la sexualité

Pour libérer les femmes, les néo-féministes repensent le corps, les relations amoureuses et la sexualité, car malgré la révolution sexuelle des années 1960, les tabous restent nombreux et profondément ancrés dans les mentalités. Elles encouragent les femmes à explorer leur corps et réclament une sexualité féminine libre et épanouie, une éducation sexuelle de qualité et le libre accès à la contraception. Cette libération de la sexualité met aussi en lumière la sexualité lesbienne.

La dépénalisation de l’avortement est une autre revendication majeure. Comme il est interdit, les femmes agissent dans la clandestinité pour interrompre une grossesse non voulue, souvent au péril de leur vie. Les féministes insistent sur l’enjeu crucial d’une maternité désirée pour le bien-être de la mère et de l’enfant et elles exigent pour les femmes le droit de décider librement d’avorter. Ce combat bénéficie d’une alliance entre les féministes, des médecins, des juristes et des groupes de pression surtout laïques. Dans l’attente d’une révision des lois, quelques initiatives sont prises pour assurer aux femmes des avortements dans de bonnes conditions médicales et psychologiques. Mais la résistance est grande dans les rangs conservateurs. Si la contraception est libéralisée en 1973, il faudra attendre 1990 pour une dépénalisation partielle de l’avortement.

Les néo-féministes jettent aussi une lumière crue sur les graves violences faites aux femmes : elles dénoncent le harcèlement de rue, les violences intrafamiliales, les agressions physiques et sexuelles,... En révélant l’immense souffrance des victimes, elles brisent un tabou très longtemps enfoui. Pour prévenir les violences et parer à l’accompagnement totalement déficient des victimes, elles fondent de premières associations d’aide aux victimes (refuges pour femmes battues, SOS Viol) et des cours d’auto-défense.

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Peinture murale à Bruxelles, 1980 © AVG-Carhif, Bruxelles

Révolutionner la famille, le monde du travail et la vie politique

Pour construire une société égalitaire, les féministes entendent lutter contre les stéréotypes qui figent dès l’enfance les rôles féminins et masculins. Car c’est en changeant les images que l’on donnera aux femmes et aux hommes la liberté de s’épanouir selon leurs réels goûts et aptitudes.

Dans une période propice aux changements dans la famille, elles dénoncent le carcan du mariage, l’injonction de maternité, la lourdeur du travail ménager et la dépendance de l’épouse au mari chef de famille. La maternité est envisagée sous toutes ses facettes : désir d’être mère ou pas, bonheur et frustrations, immense besoin d’être plus qu’une mère. Le travail familial gratuit est accusé de fonder l’oppression des femmes. Élever les enfants, faire la cuisine et le ménage, offrir des soins attentifs forment une véritable journée de travail que les femmes réalisent gratuitement, souvent au détriment d’un travail rémunéré. Alors que le travail ménager profite à la société, il est invisible et dévalorisé.

Pour harmoniser la famille et garantir aux femmes la liberté de s’épanouir à l’extérieur du foyer, les féministes veulent l’égalité dans le couple une répartition équitable des tâches ménagères et éducatives entre les hommes et les femmes. Mais ce n’est pas tout. Elles réclament une diminution générale du temps de travail rémunéré (avec maintien des salaires) et le développement de services d’aide aux familles (crèches, services collectifs de nettoyage, …).

Comme leurs devancières, elles déploient différents moyens pour lutter contre les discriminations sur le marché de l’emploi. Elles revendiquent l’égalité de salaire et de conditions de travail et l’accès des femmes et des hommes à tous les métiers. Elles défendent aussi avec énergie les travailleuses qui dans certains secteurs sont durement frappées par la crise économique des années 1970, et les chômeuses menacées d’exclusion.

Comme elles remettent constamment en cause les relations de pouvoir, elles se méfient des institutions politiques. Mais elles développent néanmoins quelques initiatives originales pour imprimer un cachet féministe aux élections et encourager la féminisation d’assemblées politiques encore très majoritairement masculines.

Créer des espaces de libération

Les militantes éprouvent le besoin de former des espaces de complicité féminine pour stimuler les échanges autour d’une condition commune et faire émerger la parole des femmes. Des groupes de prise de conscience, de réflexion et d’entraide trouvent place dans les nouvelles maisons des femmes. La solidarité avec toutes les femmes est affirmée avec force, au-delà des situations familiales, sociales, de couleur de peau ou d’orientation sexuelle. Mais sur le terrain, la sororité dans la diversité, qui implique la prise en compte des multiples différences entre les femmes, s’avère un réel défi.

Audacieux et rassembleur, le féminisme des années 1970 brille par sa spontanéité et sa créativité. Il interroge la place des femmes dans la production culturelle mais il façonne aussi une culture spécifique. La remise en cause de la société passe par les mots, la musique et la couleur et des créatrices sont mises à l’honneur dans des festivals, des cafés ou des librairies féministes. La soif est grande de reconsidérer les savoirs et de construire une pensée critique et originale. Des groupes de recherche se forment, les publications se multiplient et prennent place dans des librairies et des centres de documentation spécialisés. Les nouvelles ‘études femmes’ prennent bientôt pied dans les universités.

Pour les lesbiennes radicales, qui remettent encore plus profondément en cause la société patriarcale, l’homosexualité est le seul moyen d’échapper à la pression patriarcale. Comme la société inégalitaire pèse sur toute relation hétérosexuelle, elles estiment que seules une sociabilité et une sexualité entre femmes provoqueront la rupture. Pour ces féministes, qui restent minoritaires mais qui tissent des liens forts avec des associations à l’étranger, le lesbianisme s’affirme comme un choix politique.

Si elles éprouvent parfois le besoin de se retrouver entre femmes, les ‘nouvelles’ féministes n’agissent pas isolément. Elles se nourrissent notamment d’intenses échanges internationaux et forment de nombreuses alliances avec d’autres mouvements, belges ou internationaux. Des livres – souvent des succès mondiaux – ou des actions très médiatisées stimulent les prises de conscience. Les nombreux échanges favorisent les brassages d’idées et les actions par de-là les frontières. Très vite, des collaborations se forment aussi avec des associations féminines plus anciennes, elles-mêmes en pleine évolution, mais aussi avec d’autres acteurs sociaux comme les organisations pour le planning familial ou les syndicats. Ces alliances renforcent la visibilité et l’efficacité des actions en faveur d‘une société tolérante et égalitaire.

Des combats d’une brûlante actualité

Durant une décennie, le féminisme ‘de la deuxième vague’ provoque des débats passionnés sur les inégalités de sexe et remue une opinion publique encore très réservée. À la fin des années 1970, la spontanéité de la ‘deuxième vague’ cède la place à un militantisme plus structuré. Sous la pression du mouvement féminin mais aussi d’organisations internationales, une série de dispositions légales sont prises pour lutter contre les violences et les discriminations dans la famille, l’enseignement, le monde du travail, la vie politique. En 2002, le principe de l’égalité des femmes et des hommes est même inscrit dans la Constitution belge.

Mais si les progrès sont indéniables, beaucoup de revendications des féministes des années 1970 restent toujours d’une brûlante actualité. Car aujourd’hui encore, les femmes souffrent des préjugés sexistes, du partage inégal du travail éducatif et ménager, de revenus plus faibles que ceux des hommes, d’une sous-représentation dans les organes décisionnels ou de graves violences.

C’est pourquoi une jeune génération de féministes est dans la rue, pour une société juste et solidaire, sans distinctions selon le sexe, la classe, la couleur de peau, la religion, le handicap ou l’orientation sexuelle ...

 

Valoriser la mémoire du féminisme

Le projet " Libérer les femmes, changer le monde. Le féminisme des années 1970 en Belgique " se compose d’une exposition itinérante (au Musée BELvue jusqu’au 30 août 2020) et d’un dossier pédagogique pour les enseignants. Il est mené par le Centre d’Archives et de Recherches pour l’Histoire des Femmes (Carhif) qui réalise régulièrement des événements pour faire connaître l’histoire des femmes et du genre à un large public. On peut notamment consulter au Carhif une très riche collection d’archives, de publications et d’iconographie d’organisations et de militantes féministes du 19e siècle à nos jours.

Plus d’informations : www.avg-carhif.be / https://fr-fr.facebook.com/avg.carhif/