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[EXPO] Napoléon : au-delà du mythe, il n’a pas fini de nous surprendre


Comment se fait-il que Napoléon suscite encore un tel intérêt aujourd’hui, deux siècles après sa mort ? Cette question légitime est inévitable, à la lumière des nombreuses manifestations commémoratives en cours ou prévues en 2021, à l’échelle internationale, dont l’exposition organisée à Liège par Europa Expo est un exemple.

Quel autre personnage possède pareille trajectoire mémorielle depuis le XIXe siècle ? Cette fascination mérite un mot d’explication forcément trop bref.

 

Napoléon : son parcours personnel

Il faut d’abord se pencher sur son parcours personnel. Petit Corse né en 1769 à Ajaccio, bourg de 3000 habitants, à une époque où l’île devient française, son père Charles, un notable, se rallie à la monarchie française, obtenant ainsi un petit titre de noblesse et une bourse d’études pour Napoléon. Ce dernier, entre neuf et quinze ans, fera ses études en France, loin des siens.

Il embrasse ensuite la carrière militaire dans l’artillerie. Ses premières expériences au feu ont lieu à Toulon en 1793 contre les Anglais et lors de la répression d’une manifestation royaliste à Paris en 1795, c’est-à-dire dans le contexte de la Révolution française, l’événement majeur de cette époque, et il en est un fils, car toute son ascension sociale, militaire, politique va se réaliser grâce aux acquis de cette révolution.

À partir de 1796, la campagne d’Italie qu’il dirige contre les Autrichiens, puis la campagne d’Égypte contre les Anglais sont des moments révélateurs où Bonaparte comprend qu’il est un excellent général et qu’il maîtrise l’art de la propagande de sa propre personne, et lorsque la notoriété qui en découle lui est acquise, la France connaît un bouleversement politique – un de plus- car le régime bourgeois en place, le Directoire, qui avait succédé à la Convention, vacille au profit du consulat.

Quand Bonaparte devient consul de la République, son objectif avoué est de clôturer le cycle révolutionnaire pour fonder un État stable. Cette stabilisation passera par une série de réformes dont la codification du Droit, la paix avec les catholiques par le truchement du Concordat et même la paix avec les Anglais.

Devenu empereur en 1804 pour fonder une dynastie afin que son œuvre lui survive, il est le maître de la France dans une Europe où les souverains ne peuvent concevoir lui reconnaître une légitimité alors qu’il n’a pas le sang bleu, qu’il n’est pas issu de l’aristocratie de naissance. Napoléon incarne la représentation de l’homme qui s’est élevé à la fonction suprême face à une Europe hostile depuis 1792 et les guerres révolutionnaires. Cette Europe multipliera les coalitions contre la France.

L’expansion militaire et une succession de victoires nourrissant abondamment le mythe de Napoléon, la formation par la conquête d’une Europe napoléonienne sont les épisodes qui occupent les destinées de cette France impériale, mais tout va très vite, et après la campagne de Russie de 1812, le reflux de 1813, la défaite de 1814, la chute de Napoléon est consommée, tandis que le Congrès de Vienne réorganise l’Europe sur les principes de la Restauration.

Waterloo vient confirmer la défaite de Napoléon, exilé au milieu de l’océan Atlantique où il meurt à 51 ans, non sans avoir continué à parachever sa légende et le Mémorial de Sainte-Hélène est incontestablement sa dernière victoire.

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L’amplification de la mémoire

Sa trajectoire personnelle est donc hors-norme, inédite, il n’y a pas d’autres exemples de cette nature avant lui. Mais c’est la quête de la signification de cette trajectoire au XIXe siècle et jusqu’à nos jours qui fit l’objet d’une amplification elle aussi sans précédent. Pourquoi ? Parce qu’elle repose sur une question fondamentale propice à des débats inachevés : Napoléon est-il le continuateur ou le fossoyeur de la Révolution française de 1789, la matrice de notre histoire contemporaine ?

Il est le continuateur de la Révolution et le diffuseur de ses principes et c’est aussi un autocrate dans son mode de gouvernance, et la censure envers la presse en est l’une des manifestations. Et ce paradoxe que d’aucuns appelleront contradiction, qui est épinglé comme tel chez les historiens dès le XIXe siècle, nourrit des interrogations perpétuelles sur le personnage de Napoléon.

Et ce qui est troublant, c’est une forme d’autonomie dans la mémoire, sa capacité de séduction dans les milieux les plus variés du spectre politique, social, idéologique, par exemple bien sûr dans les milieux militaires conservateurs où il est admiré pour son génie de l’art de la guerre, jusqu’aux milieux populaires. Il n’était pas rare dans les habitations ouvrières du XIXe siècle de trouver des petites statuettes de Napoléon, parce que c’était celui qui avait vaincu les grands, qui avait fait tomber les rois.

Ainsi la richesse mémorielle de Napoléon est en phase avec son parcours de vie atypique et extraordinaire.

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Un thème inépuisable

On n’a pas fini d’épuiser le sujet, même deux siècles après sa mort. Il y a toujours des facettes du personnage à explorer, des imaginaires à décrypter. Le Napoléon objet de culte dans les temples chinois, le Napoléon décliné au cinéma, et il sera le sujet du prochain film de Ridley Scott actuellement en tournage, avec Joaquin Phoenix pour rôle principal, le Napoléon qui continue à faire vivre tant d’auteurs, le nombre de ses biographies étant astronomiques.

Napoléon a rétabli l’esclavage dans les colonies sous le consulat, mais sait-on qu’il a aboli la traite à son retour de l’île d’Elbe, et qu’il consacre des réflexions sur ce thème dans le Mémorial en reconnaissant la faute commise au début de son règne pour satisfaire les revendications des planteurs ? Il faudra attendre 1848 pour que la France abolisse l’esclavage.

Il y a aussi le Napoléon rationaliste. Les résultats scolaires de Napoléon illustrent son talent pour les mathématiques, d’où son enrôlement dans l’artillerie, et il a toujours manifesté un intérêt pour les sciences. Sait-on qu’en 1810, il a mobilisé des troupes et du matériel pour rapatrier en France les archives secrètes de la papauté ? L’un de ses objectifs était de faire traduire en français les pièces du procès de Galilée, pour révéler les dégâts de la superstition [1].

Bref, Napoléon n’a pas fini de nous surprendre.

 

Philippe Raxhon
Professeur à l’Université de Liège
et commissaire scientifique de l’exposition 'Napoléon, au-delà du mythe'

 

En pratique

Napoléon, au-delà du mythe

Gare de Liège-Guillemins

Expo Napoléon à Liège-Guillemins. Au-delà du mythe (europaexpo.be)

A écouter ici

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l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte, La Première diffuse en primeur une série radiophonique inédite : " Napoléon, le Crépuscule de l’Aigle ", réalisée par Franck Istasse et Pierre Devalet.

 
5 épisodes de 54 minutes sur les dernières années de l’Empereur des Français, pour mieux comprendre l’installation de la légende napoléonienne, toujours vive, deux siècles après sa disparition.

Quatre historiens, parmi les meilleurs spécialistes de la période napoléonienne, vous éclaireront sur cette période cruciale, des Cent-Jours jusqu’à sa mort sur Sainte-Hélène.

 

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