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Derrière le Mur de Berlin, la Stasi

Le Musée de la Stasi à Berlin
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Le Musée de la Stasi à Berlin - © Andreas Rentz - Getty Images

Aujourd’hui, le mot STASI est tombé un peu dans l’oubli, en tout cas pour les jeunes générations. Pourtant, pendant 40 ans, cet acronyme ésotérique désignait l’une des polices politiques les plus efficaces du monde. Pilier essentiel de la République Démocratique Allemande, la Stasi était à la fois le 'glaive et le bouclier' de ce régime dictatorial, qui a régné sans partage sur 17 millions d’Allemands de 1950 à 1990. A Bruxelles, une exposition revient sur cette police politique.

C’est dans les locaux du Parlement européen, à Bruxelles, que l’exposition Derrière le mur de Berlin – La sécurité d’État au sein de la RDA retrace les grandes lignes de l’organisation et du fonctionnement de cette police politique, qui non seulement surveillait étroitement la société est-allemande, mais qui espionnait également à l’étranger. C’est d’ailleurs en Belgique que la Stasi déploiera à partir de la fin des années 60 une très importante activité.

Deux historiennes belges, Geneviève Warland, professeure d’histoire contemporaine à l’UCLouvain et Marie Bouvry, auteure d’une étude sur la Stasi en Belgique, nous emmènent vers le 'paradis' est-allemand du 'socialisme réel'.

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Traquer l’ennemi

De nombreux employés de la Stasi étaient des militaires, explique Geneviève Warland. Créée en 1950, elle émanait de la police secrète soviétique, dans leur zone d’occupation de l’Allemagne après 1945. Elle bénéficiait d’un soutien important du KGB et des conseillers soviétiques. La Stasi s’est créée en tant qu’entité indépendante. C’était un ministère à part entière, son nom officiel étant le Ministère de la Sécurité d’Etat, dont le ministre est resté le même de 1957 à 1989, Erich Mielke.

Erich Mielke était un communiste convaincu, qui avait lutté contre les nazis lors de la guerre. En 1981, il résume ainsi la mission de ses services : la Stasi "doit sonder les attitudes politiques des personnes, leurs pensées et leur comportement. Clarifier cela signifie donner une réponse à la question de savoir qui est l’ennemi, qui peut devenir l’ennemi, qui fait preuve d’une attitude hostile, qui est soumis à l’influence de l’ennemi et pourrait être abusé par lui, qui occupe une position de pouvoir et sur qui le Parti et l’Etat pourront toujours compter et s’appuyer."

Le champ d’action de la Stasi était très large, puisqu’il incluait l’espionnage et le contre-espionnage, la surveillance des citoyens est-allemands et la répression de toute forme de contestation.

Avec une mission aussi étendue, il était fatal que le Ministère de la Sécurité d’Etat devienne rapidement omniprésent dans la vie quotidienne de l’Allemagne de l’Est. La surveillance a évolué avec le temps, elle se faisait par les fonctionnaires de la Stasi et par des informateurs qui en tiraient divers avantages et de la gloire.
 

Rejeter la culture décadente

La Stasi avait pour cible par exemple les groupes de rock ou de punk, qui étaient considérés comme une influence de l’ouest, contraire à l’idéologie socialiste. Ces groupes faisaient donc partie de l’underground et étaient infiltrés. La Stasi exerçait un contrôle social et idéologique, pour ramener les citoyens vers le droit chemin. La culture de la méfiance était fort répandue parmi les citoyens, qui se surveillaient les uns les autres.

La RDA n’a toutefois pas pu empêcher l’influence des modes américaines et de la modernité sur les jeunes. Les Rolling Stones ont peut-être incarné le mieux cette culture 'décadente' de l’Ouest dont les dirigeants est-allemands avaient tellement peur. En 1969, une rumeur faisant état de leur venue imminente à Berlin-Ouest, mais dans un lieu d’où les jeunes Allemands de l’Est auraient pu les écouter dans de bonnes conditions, provoquera des heurts violents avec les Vopos, la police est-allemande, bien mal nommée 'police du peuple'.

De fait, c’est sans doute à Berlin que le choc des cultures a été le plus intense durant la Guerre froide. Les services américains y avaient établi une station de radio spécialement dirigée vers l’Allemagne de l’Est, RIAS Berlin.

Face au rouleau compresseur culturel occidental, le gouvernement est-allemand lancera quantité d’artistes officiels en guise de tirs de contre-barrage. Finalement, il sera contraint de laisser émerger quelques groupes rock locaux positionnés aux extrêmes limites de ce qui était alors politiquement acceptable, comme le groupe Pankow.


Surveiller la rue

Mais ce combat culturel, stratégique entre tous durant cette période de Guerre froide, les autorités est-allemandes préféraient de loin le jouer sur un terrain où ils sentaient beaucoup plus à l’aise : la rue. Mais une rue dûment encadrée, contrôlée dans ses moindres détails, où une certaine esthétique de masse héritée en droite ligne des années trente pouvait se déployer pleinement. Les citoyens étaient observés, leurs logements fouillés, avec des micros cachés, des écoutes téléphoniques, c’était un système où la vie privée n’existait pratiquement plus. Leurs seuls refuges étaient la nature et l’église.

La société était dominée par le Parti Socialiste Démocrate allemand, qui aimait organiser des parades pour endoctriner les gens et les imprégner de l’idéologie socialiste qui combattait l’ouest, le capitalisme, la RFA, l’Amérique.


Construire un mur

Au départ, les Berlinois pouvaient passer assez facilement d’un secteur à l’autre, ce qui a causé une hémorragie de citoyens en Allemagne de l’Est : dans les années 50, environ 3 millions de personnes sont passées de l’Est à l’Ouest. Mais en août 1961, les Allemands de Berlin Est se réveillent avec un mur devant eux, en même temps qu’un rideau de fer de 1400 km est érigé pour séparer les deux Allemagne.

Ce mur est un no man’s land, avec des fils barbelés, des mines, des miradors, des caméras. Beaucoup tentent de le franchir, beaucoup échouent. La Stasi surveille.


Espionner

Et puis, la Stasi n’avait pas comme seule fonction de surveiller et de réprimer les citoyens est-allemands : étroitement liée au KGB, la Sécurité d’Etat de RDA luttait aussi contre les espions occidentaux et entretenait également son propre réseau hors frontières.

Cible n°1, bien entendu, l’Allemagne de l’Ouest, où la Stasi avait infiltré de très nombreux agents, dont le plus célèbre reste Günther Guillaume, un agent dormant qui arrivera à devenir un proche collaborateur du chancelier Willy Brandt et qui, une fois découvert, provoquera sa chute.

La Belgique figurait également en bonne place dans le collimateur de la Stasi. Son statut de capitale internationale, avec les institutions européennes, n’y était pas rien, mais ce qui intéressait particulièrement les services est-allemands était la présence du siège de l’OTAN à Bruxelles, depuis 1967, et du quartier-général à Mons.

Une grande partie du renseignement se faisait grâce à des sources ouvertes, tout simplement via des coupures de presse (Le Soir, brochures touristiques,…), explique Marie Bouvry, historienne. Avant l’installation d’une ambassade allemande à Bruxelles, en 1973, il fallait avoir des agents officieux sur le terrain, belges ou allemands, qui étaient spécialement formés et dont l’identité était tenue cachée. Par la suite, le diplomate Kurt Berliner fut un agent de la Stasi.

Durant toute la Guerre froide, la Belgique fut donc un épicentre de la lutte secrète entre les deux blocs. Quelques agents de l’Est étaient parfois pris dans les filets de la Sureté de l’Etat ou du SGRS, mais un nombre très important n’a jamais été repéré et il faudra attendre la chute du bloc soviétique pour découvrir réellement l’ampleur de l’espionnage dans notre pays.

En novembre 1989, le mur de Berlin tombe. La Stasi s’empressait depuis quelques mois déjà de détruire des archives pour éliminer des documents compromettants.

C’est ainsi que ce n’est qu’au début des années 1990 qu’une filière opérant pour le compte du KGB en Belgique sera démasquée. Ancien colonial, le major de réserve Francis Collard avait jugé nécessaire de se mettre au service de l’URSS. Bien qu’il ne s’agisse pas directement de la STASI, son cas illustre parfaitement les méthodes employées par les services secrets de l’Est en Belgique et ailleurs.

Écoutez son témoignage dans la suite de l’émission

Pour aller plus loin

  • L’exposition 'Derrière le Mur de Berlin – La Sécurité d’Etat sous la dictature d’Allemagne de l’Est' se tient jusqu’au 19 avril dans les locaux du Parlement européen – le Parlementarium- situé rue Wiertz, près de la place du Luxembourg, à Bruxelles. Elle offre un condensé de l’exposition permanente présentée au StasiMuseum de Berlin. L’entrée est gratuite. Infos sur le site du Parlement européen.
     
  • À voir : 'La vie des autres', un film de fiction de Florian Henckel von Donnersmarck, sorti en 2006, qui expose de façon très réaliste le mode de fonctionnement de la Stasi.