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[A VISITER] Le Goulag, miroir déformant du communisme

Les idéaux révolutionnaires d’une émancipation individuelle et collective, d’une transformation politique radicale et d’une égalité sociale réelle trouvent dans le fonctionnement carcéral des camps du Goulag leur parfait contre-exemple.

C’est sur cette contradiction de fond que l’exposition Goulag. Visages et rouages d’une répression mise sur pied à La Cité Miroir se concentre du 7 mars au 31 août 2020.  Visite guidée de cette exposition avec : Thomas Franck, chargé de mission chez Mnema, collaborateur scientifique à l’ULiège.

Fondés sur une logique d’exploitation des forces productives au service de l’industrialisation forcée du territoire soviétique, les premiers chantiers pharaoniques du BBK (Canal Staline) et de la Kolyma soumettent au rendement une main-d’œuvre issue de toutes les couches de la population soviétique.

Dans le même temps, la collectivisation forcée des campagnes couplée à une dékoulakisation (exil des paysans " koulaks " considérés comme capitalistes) entraîne une marginalisation de toute forme d’insoumission : vol de la propriété collective, spéculation, chapardage, grève, absentéisme ou désertion sont sévèrement punis par des peines de camp de travail et d’exil.

La dictature sur le prolétariat

Le monumental rideau rouge qui ouvre l’exposition fonctionne comme un retournement parodique de la symbolique soviétique, qui a constamment justifié des politiques dictatoriales au nom de l’idéologie communiste.

Derrière cette mise en scène se dissimule un couloir sombre représentant les victimes de la Grande Terreur stalinienne de 1937-1938, que beaucoup de commentateurs ont nommé la " dictature sur le prolétariat ".

Serruriers, ouvriers, sans domicile fixe, retraitées,  intellectuels, cadres du parti ou encore simples paysans ont été systématiquement et arbitrairement arrêtés puis exécutés sur ordre de Nikolaï Iejov et grâce à la bureaucratie stalinienne.

Ce système de répression organisée a été mis en œuvre afin de purger la société soviétique des " éléments socialement nuisibles ", des prétendus " ennemis du peuple ", des " nationalistes bourgeois " et des " capitalistes ", autant de qualifications caricaturales ne recouvrant que très partiellement une réalité sociale.   

En Belgique

Tout au long du parcours au travers de l’histoire des camps du Goulag (du laboratoire des Solovki à l’apogée des camps de Norilsk, Vorkouta et Karaganda), plusieurs œuvres critiques reviennent sur une expérience politique jugée en contradiction avec les principes pour lesquels leurs auteurs ont lutté dès le lendemain de la révolution de 1917.

Qu’il s’agisse de Victor Serge, révolutionnaire d’origine russe né en Belgique, d’Alexandre Berkman, anarchiste libertaire, d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, anarchiste au service du sous-prolétariat, ou de Varlam Chalamov, un temps trotskiste antistalinien, ces figures forment l’avant-garde des intellectuels dénonçant le stalinisme à partir d’une critique révolutionnaire, voire marxisante.

Une section consacrée à des archives belges vient nuancer l’idée d’un complet dévoiement de l’idéologie communiste par le pouvoir soviétique.

L’arrestation et la déportation du communiste Marc Willems, victime de la terreur lors d’un voyage à Moscou à la fin des années 1930, est emblématique du principe de rééducation idéologique par le travail. Libéré en 1947 puis réhabilité en 1956 par Khrouchtchev, Willems ne délaissera jamais la lutte prolétarienne et ne s’opposera pas à sa réintégration au PCUS.

Dans l’ " In Memoriam " publié en 1968 dans Le Drapeau rouge, le Parti Communiste de Belgique développe une véritable critique du stalinisme et du principe de rééducation par le travail, sans toutefois renier son attachement à l’Union Soviétique.    

La vie en camp

La dernière partie de l’exposition, " La vie en camp ", propose une série de productions culturelles et d’objets du quotidien utilisés ou réalisés tantôt au Goulag, tantôt à la sortie des camps. Ces œuvres, prêtées par l’association Memorial de Moscou, sont les traces d’une volonté de préserver une part d’humanité face à l’instauration d’une barbarie organisée.

Le système étatique d’exploitation tel qu’il s’est développé en URSS des années 1920 à 1950, dont le Goulag est un rouage constitutif, contraste avec l’un des fondements de la pensée de Marx, à savoir la disparition de l’État (en tant qu’instrument de domination non en tant que système de redistribution) et du salaire avec plus-value au profit de l’émancipation de chaque individualité.

Photographies

Plusieurs photographies des lieux d’exécution et de relégation soviétiques, réalisées par Tomasz Kizny, sont disposées en très grand format à la fin de l’exposition. En jouant sur le contraste entre l’apparente simplicité des paysages reproduits et leur mémoire tragique, ces photographies illustrent les difficultés d’évoquer un passé relativement méconnu du grand public.

Elles invitent à mettre en débat une réalité politique ayant condamné, stigmatisé et marginalisé ses propres citoyens sur base de critères fantasmés.

La mutilation des vies d’individus marginaux ou seulement opposés à un régime qu’ils concevaient comme une mystification collective est une réalité. La dénonciation de cette mutilation organisée ne doit pas pour autant tomber dans une critique partielle et partiale de l’idéologie dont ce régime s’est revendiqué. Véritable miroir déformant d’une pensée complexe et plurielle, la réalité du Goulag n’est faite que de reniement, de barbarie et d’exploitation.

Les camps soviétiques, bien plus que l’ombre pesante d’un prétendu communisme réel, sont la radicalisation de logiques productivistes et industrialistes, ils forment le cœur d’une injonction politique de croissance économique intenable, d’aliénation collective au nom du rendement et d’asservissement de chaque main-d’œuvre, qu’elle soit ouvrière, paysanne ou carcérale.  

En pratique

La cité miroir

Pl. Xavier-Neujean 22

4000 Liège

http://www.citemiroir.be/fr/

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